Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni

Film mal-aimé d'Antonioni, Zabriskie point a toujours traîné la réputation d'un opus mineur dans la carrière du cinéaste, d'un moment d'égarement dans une œuvre que tout le monde s'accorde à trouver par ailleurs uniformément magistrale (occultant parfois avec mauvaise foi le fait qu'elle comporte malgré tout un certain nombre d'âneries). Deuxième volet d'une sorte de trilogie informelle débutée avec Blow up en 1967 et achevée en 1975 avec l'extraordinaire Profession : reporter, il poursuit l'exploration du cinéaste qui, après avoir disséqué patiemment toute la modernité urbaine italienne, pose désormais sa caméra en pays étranger. Produit par la MGM associée au nabab Carlo Ponti, nanti d'un budget énorme, misant sur un sujet ouvertement pop et (faussement) polémique, Zabriskie point était conçu pour être un hit aux États-Unis, afin d'y lancer le nouvel auteur branché que tout le monde attendait. Ce ne fut pas le cas, et le film ne suscita qu'une vague curiosité et pas mal de sarcasmes sur sa naïveté politique, son discours anticapitaliste lourdement didactique, son érotisme suranné et sa « subversion » maladroite. En s'attaquant, à bientôt soixante ans, à une jeunesse hippie américaine qu'il connaît mal, Antonioni a-t-il tant que ça raté le coche ? Peut-être pas.

Car en dépit de ses défauts, Zabriskie Point reste et restera toujours pour nous le plus beau film de son auteur, marquant une sorte de point-limite dans la représentation d'une pop culture dont il dessine, avec une acuité peu commune, l'apogée et la chute annoncée. Se débarrassant des affèteries un peu poseuses qui avaient marqué son surestimé Blow Up (les acteurs qui gesticulent, sautent en l'air et font n'importe quoi, ce pur cliché des années 60), il opère au contraire un retour salutaire à une matérialité des corps et des lieux qui en font un vrai film épuré dont la forme, avec son scénario ultra-minimal, épouse parfaitement le fond.

A travers la rencontre de ses deux héros adolescents dans le désert californien, l'une parcourant les routes en voiture jusqu'à un rendez-vous à Phoenix, l'autre fuyant Los Angeles après le meurtre d'un policier au cours d'une émeute et le vol d'un avion privé, il apparaît, derrière l'illustration de la contre-culture de l'époque, comme une véritable odyssée jusqu'au seuil du vide, un voyage onirique d'une puissance et d'une mélancolie peu communes, qui culmine jusqu'à LA séquence finale, anticipant celle de Apocalypse Now, et qui reste pour nous, en toute subjectivité, sans doute la plus belle scène de cinéma du monde. Car Antonioni, s'il ne maîtrise pas forcément la réalité sociale de l'Amérique a en revanche un regard extraordinaire sur ce qui fait son essence, à savoir sa géographie. C'est bien simple : personne, ni avant ni après lui, n'a filmé la Californie comme ça. Des espaces suburbains futuristes de LA jusqu'aux bars rednecks perdus au milieu de nulle part, du paysage lunaire de la Vallée de la mort jusqu'au décor, tout aussi irréel, de cette villa luxueuse aux confins du désert, Antonioni inscrit sur sa pellicule des espaces de solitude et d'errance d'une telle présence qu'ils en donnent le vertige. Psychédélique par essence, Zabriskie point est donc ce film halluciné qui pousse aux confins du monde des personnages en quête d'eux-mêmes, avec un lyrisme grandiose porté par la musique de Pink Floyd et de Grateful dead. Signe sans doute révélateur, le curieux destin du couple d'acteurs Mark Frechette et Daria Halprin, qui après le tournage firent un court séjour dans la secte vaguement satanique de Mel Lyman, Frechette finissant en prison après avoir braqué une banque, où il trouvera la mort la gorge écrasée d'un coup d'haltère, Halprin suivant une voie à peine moins tortueuse en devenant la compagne du toujours équilibré Dennis Hopper, avant de se ranger et d'enseigner aujourd'hui l'art-thérapie. Zabriskie point, bien plus qu'un artefact hippie, est aussi cela : un authentique enregistrement d'une réalité, celle d'un monde au bord de l'implosion, dont les images apocalyptiques et hantées nous poursuivent encore, plus de quarante ans après.

Sébastien

Film: Zabriskie Point
Réalisateur: Michelangelo Antonioni
Fiche Imdb: http://www.imdb.com/title/tt0066601/

 

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