Un autre Fifigrot

Pour ce qui restera sans doute comme l'édition la plus riche de son existence, le Festival du Film Grolandais a eu cette année une programmation basée sous le signe de la provocation et de l'excès sous toutes ses formes. On voulait de l'étrange, du bizarre et du transgressif, nous fûmes servis. Érotisme bavarois, exposition Fous de Trous au musée des Abattoirs (avec la performance de Héléna Patricio et son mini-golf à trous humains dans le hall de la cinémathèque) conférence sur la Confrérie des Francs Pêteurs, difficile de savoir ou donner de la tête dans une rencontre qui n'a jamais été aussi éclectique, inclassable et sauvage. C'est parti.

Tout d'abord, les avant-premières. Gaspar Noé a surpris tous ceux qui n'attendaient plus grand chose d'un cinéaste qui semblait perdu dans ses velléités punk un peu gratuites. Grave erreur. Climax (2018), avec son groupe de danseurs qui s'autodétruisent sur fond de Aphex Twin de Dopplereffekt, livre LE bad trip ultime, qui a fait revivre live and direct à certain d'entre nous le cauchemar des années 90. Autre histoire de drogue, la reprise très attendue chez Carlotta de The Last Movie de Dennis Hopper (1971), film maudit resté longtemps invisible, et autre délire psychédélique inracontable, qu'on a pu redécouvrir dans une copie splendide sur l'écran bien propre de l'UGC Wilson. Place ensuite aux deux stars du festival, Yann Gonzales et Bertrand Mandico, chacun venu présenter le collectif Ultra Rêve (2018), film à sketches de trois courts-métrages complété par un segment de Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Inutile de tourner autour du pot : on tient là le chef d'œuvre de l'année, une expérience totale et 100% immersive, érotique et sensitive. On le pressentait depuis des années (notamment via l'œuvre de Hélène Cattet et Bruno Forzani), un nouveau cinéma est en train d'apparaitre en France, à mi-chemin de l'héritage bis et de l'expérimental le plus pointu, à la fois viscéral et intellectuel, que l'on attendait depuis longtemps. A suivre, donc.

Les reprises nous ont révélés leurs lots de surprises et de séances de rattrapages, avec des films d'une rareté absolue. La soirée érotisme bavarois nous a offert deux perles. J'ai avorté monsieur le procureur de Bob Houwer et Emerhard Schröder (1971), film d'éducation sexuelle allemand sur les risques de l'avortement, alors illégal, constitue un fleuron de documentaire Mondo qui, sous couvert de dénonciation, donnait au spectateur voyeur sa dose d'érotisme soft. Les cavaleuses d'Alois Brummer (1973), hilarante comédie grivoise présentée dans une copie caviardée de plans hard sans aucun lien avec le reste, nous a régalés de parties de jambes en l'air sous les alpages. Une découverte de taille : Je, Tu, Elles de Peter Foldes (1969), chef d'œuvre  produit par l'ORTF à une époque ou la télévision osait parier sur l'expérimental radical, mi-animation mi-prise de vues réelles, qui approche Jodorowski avec son histoire de peintre en déshérence qui miniaturise les femmes pour les conserver dans son réfrigérateur (!). Autre curiosité dadaïste, La poupée de Jacques Baratier (1962), collage surréaliste et transgressif qui nous présente un savant réincarné en femme prenant la tête d'une révolution bien dans l'esprit sixties. Toujours dans la thématique des poupées, en complément de la diffusion (en copie 35mm, s'il vous plait) des courts-métrages des frères Quay, on a eu la très grande joie de découvrir un bijou du documentaire américain, Possum Trot : The Life and Work of Calvin Black de Allie Light et Irving Saraf (1977), poignant portrait d'un excentrique fabriquant un théâtre de marionnettes en plein désert à partir de poteaux électriques déracinés par les accidents de voitures.

Et pour finir en beauté, projection en soirée de clôture de The Room de Tommy Wisseau (2003) à l'American Cosmograph. Toujours inédit en France, ce nanar cosmique produit un effet toujours aussi psychotique sur le cerveau du spectateur : dialogues absurdes, scénario paraplégique, acteurs au-delà des mots... Reste qu'on n'a pas l'habitude de voir un tel niveau d'aberration Art et Essai se revendiquer de Tennessee Williams. Difficile de trouver mieux en terme de bouquet final.

Sébastien

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