The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

 

Il faut l'écrire une bonne fois pour toutes : Nicolas Winding Refn est LE meilleur cinéaste actuel, un artiste à la démarche démesurée qui depuis une vingtaine d'années maintenant, construit une œuvre dont la profondeur et la cohérence constituent un défi sans équivalent dans le paysage actuel. Paradoxal aussi est son rapport ambigu avec l'industrie et son corollaire, le public spécialisé « films de genre » qui depuis le succès de Drive est à la fois son allié et son pire ennemi selon les jours. Naviguant entre les écueils, Refn s'est aujourd'hui stabilisé économiquement, réalisant des pubs alimentaires pour gagner sa vie et se consacrant uniquement à des projets indépendants des gros studios, nantis de budgets moyens mais qu'il peut maîtriser de A à Z. Le projet d'adaptation de L'incal de Jodorowsky étant pour l'instant entre parenthèses, il était grand temps de se pencher sur ce Neon Demon miraculeux.

On se souvient de l'incompréhension quasi totale que déclencha le précédent Only god forgives, qualifié de « nauséeux » voire de « néo-fasciste » par des critiques déstabilisés par cet OVNI déconstruisant toute la mythologie dont Drive avait été pris (à tort) comme le parangon. Neon Demon s'annonce, là aussi à tort, comme un film moins ouvertement offensif. Pour sa première incursion dans le fantastique pur, Refn tourne quelque peu le dos aux scènes ultra-violentes qui avaient fait sa réputation pour s'orienter vers une approche plus allusive et insidieuse. Accessoirement, il tourne aussi le dos à ses univers ultra-virils pour s'immerger pour la première fois dans un autre mystère, féminin celui-ci.

« La beauté ne fait pas tout, la beauté EST tout », phrase qui résume à elle seule tout l'univers programmatique de Neon Demon. Âgée d'à peine 16 ans, Jesse débarque de sa Géorgie natale pour découvrir le monde sans pitié du mannequinat de Los Angeles. Une agent plus protectrice que prévu, un tenancier de motel proxénète, un photographe pervers et surtout des rivales à la prédation sans bornes, purs objets de phantasmes à l'inhumanité glaçante, autant de démons dans cet enfer ensoleillé aux intérieurs d'un luxe irréel, nimbé des éternelles couleurs primaires saturées qui caractérisent l'art de Refn. Difficile d'en dire plus sur l'intrigue du film, qui revisite le genre d'une manière totalement singulière, sinon qu'elle s'aventure du côté de La féline de Tourneur et des Prédateurs de Tony Scott. Mais ne nous y trompons pas : le réalisateur, une fois de plus, se sert du scénario comme d'un canevas pour explorer ce qui devient depuis ces dernières années sa véritable obsession, révéler la face cachée, occultiste du monde. Refn, ami proche de Jodorowsky et inconditionnel de Kenneth Anger, ne fait aujourd'hui plus guère mystère de sa fascination pour l'ésotérisme, couvrant chaque éléments de décor de détails subliminaux, jouant de symboles hermétiques et de signes cryptés, allant jusqu'à faire d'un des personnages un équivalent top modèle de Aleister Crowley, rappelant à juste titre que Los Angeles a toujours été le principal repère des cultes obscurs et sataniques. Bref, on l'aura compris, derrière la façade d'un film de genre, ce Neon Demon au titre plus que révélateur est un authentique trip immersif, une expérience initiatique à l'effet quasi hallucinogène. Il faut en effet remonter jusqu'au David Lynch de Eraserhead, voire au Kubrick de 2001 pour retrouver un tel niveau d'abstraction, une telle impression de cinéma en apesanteur, presque hors du temps. Une photographie démentielle et une BO synthétique hypnotique et sensuelle de Cliff Martinez portent chaque séquence à un niveau d'incandescence jamais atteint. Un vrai film « Magick ». On l'aura compris, les ados simplement venus pour se rincer l'œil entre deux bols de popcorn risquent fort de passer leur chemin. Quant aux autres, ils peuvent s'attendre à prendre l'une des plus grosses claques que le cinéma puisse encore nous offrir, plongeant à corps perdu dans ce labyrinthe filmique où planent les ombres de Jess Franco et de Michael Mann, situé quelque part entre Sunset Boulevard et Lucifer rising.

Sébastien

 
The Neon Demon
De Nicolas Winding Refn
2016
1h57
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