Elle de Paul Verhoeven

Dire qu'on attendait avec impatience le dernier Verhoeven en cette bonne année 2016 serait un tantinet exagéré, tant on croyait le cinéaste disparu depuis belle lurette des écrans radars. Après une période hollywoodienne sabordée depuis le bâclé Hollow man, on l'avait retrouvé en terre natale hollandaise pour un Black book épique mais qui avait tout l'air d'un champ du cygne, et ensuite plus rien. Des rumeurs d'ennuis de santé, de vagues projets avortés qui s'ajoutent à une liste déjà longue (rappelons que la carrière de Verhoeven accumule un bon paquet de films jamais tournés, dont le fameux Crusades avec Arnold Schwarzeneger et le film de pirates Mistress of the seas). La surprise avait été grande lorsque nous l'avions retrouvé en 2014 en romancier avec Jésus de Nazareth, biographie ultra documentée qui faisait du messie un activiste marxiste, et dont l'adaptation cinéma risque de finir aussi dans les limbes, pour des raisons assez compréhensibles.

La sortie de ce Elle qu'on n'attendait plus n'avait de prime abord suscité chez nous qu'un intérêt mitigé. Adapté d'un roman de Philippe Djian (argh...), produit par Saïd Ben Saïd (à qui l'on doit quand même l'estimable Passion de Brian De Palma, que nous avons toujours défendu) et mettant en vedette Isabelle Huppert dans le rôle, ô surprise, d'une bourgeoise névrosée et obsédée sexuelle, le film avait tout pour nous faire fuir, tant on imaginait un remake de Basic instinct (son plus grand succès mais aussi son plus mauvais film) déguisé en sous-Chabrol. Et nous avions tort, sur toute la ligne. Elle, au contraire, affiche un cinéaste toujours vif, à défaut d'être innovant et s'inscrit sans dépareiller dans une filmographie disparate mais passionnante.

Vous connaissez sans doute les grandes lignes de l'intrigue : la directrice d'une entreprise de jeux vidéo subit une agression sexuelle à son domicile. Qui, dans son entourage, est susceptible d'être le violeur ? Sur cette base de whodunit scabreux se greffe une narration toute en digressions et en fausses pistes qui dresse un tableau sociologique grinçant de cette bourgeoisie feutrée  dissimulant sous les apparences une réalité de mensonges et de perversions. Ce qui fait la force du film, c'est son caractère déviant et imprévisible, où aucun personnage ne se comporte ni ne réagit selon la logique ordinaire. Ici, la victime s'avère aussi maléfique que le bourreau, les êtres prétendus ridicules font preuve au final d'une noblesse insoupçonnée tandis que les moralistes dévoilent dans leur fond un abîme de boue. Même la thématique convenue du « syndrome de Stockhlom », tellement éventée qu'elle en fait sourire, trouve ici un sens inattendu, que nous nous gardons bien de dévoiler. Verhoeven n'a rien perdu de l'humour décapant qui déversait par le passé une bonne dose de vitriol dans ses blockbusters. Ici, on savoure la crudité des situations (un chantage où l'employé doit exhiber son sexe pour ne pas perdre son travail, une épouse délaissée qui renifle les slips de son mari pour détecter un adultère...), la bonhomie tranquille avec laquelles les acteurs se balancent des lignes de dialogues d'une vulgarité inouïe, qui font de ce film une comédie noire pourtant bien plus profonde qu'il ne paraît. L'amateur éclairé reconnaîtra au passage pas mal de citations des autres films du cinéaste, ici revisités sur un mode mineur (les simulations de jeux vidéo qui caricaturent ses univers de SF, ainsi qu'un appel du pied sous une table qui renvoie à la scène d'orgie de La chair et le sang) et une morale qui fait directement écho à celle qui clôturait le magistral Soldier of Orange. Bien sûr, Elle ne satisfera pas tout le monde et peut prêter le flanc à la critique, notamment dans sa charge du catholicisme à la Buñuel qu'on est en droit de trouver légèrement d'arrière-garde depuis les années 70. Mais le plaisir de retrouver un Verhoeven en pleine forme ne se refuse pas, qui sans se réinventer complètement (et comment le pourrait-il ?) nous donne des nouvelles toujours réjouissantes de son petit monde caustique. « Ce n'est pas la honte qui nous empêche de faire quoi que ce soit ! » dit l'un des personnages en guise de manifeste. C'est toujours bon à entendre.

Sébastien

Elle
Paul Verhoeven
Sortie en 2016
Avec Isabelle Huppert, Laurent Laffite, Anne Consigny
Fiche IMDB

 

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