Diamant noir

Pier Ullmann, l’œil hagard, le regard halluciné. Une solitude que trame la caméra du jeune réalisateur Arthur Harari et qui façonne peu à peu la figure de ce ‘’juif errant’’. Pier Ullmann est le fils d’un diamantaire jadis banni de sa famille. Ce père a été dépossédé de sa fortune aussi bien que de sa main autrefois si utile pour tailler les pierres précieuses. Il l’a perdue dans un accident du métier sans que son frère ne lui porte aucune aide. Pier Ullmann ne retrouve sont père qu’à son enterrement. Il est mort dans la rue, des années après avoir disparu sans laisser de traces.

Tous les ressorts de la tragédie grecque sont présents dans ce premier – et prometteur – long-métrage. Comme Arnaud Desplechin l’avait autrement expérimenté dans Un conte de Noël, nous retrouvons au cinéma la figure du bouc émissaire, interprété cette fois par Niels Schneider et non plus Mathieu Amalric. Un bouc émissaire, porteur de tous les miasmes de la communauté, et qui devient ainsi un apatride. Dans Diamant Noir, c’est héréditaire : Pier Ullmann est né en Italie d’un père allemand et n’est encore qu’une petite frappe parisienne avant de décider d’aller se faire justice lui-même à Anvers. Il s’introduit dans une famille qui ne le reconnait pas comme un des siens. Pier apprend à gagner sa confiance. Bientôt, il devient l’apprenti du maître d’atelier de la société diamantaire.

Mais si Diamant Noir est digne d’une tragédie de Sophocle, c’est avant tout et surtout grâce au traitement extrêmement original et intelligent qu’Arthur Harari réserve au fantasme, et ce grâce à des références assumées comme le prologue hypnotique à la Dario Argento. Dans cette quête de vérité et d’élucidation – la tragédie œdipienne étant d’abord en surface une enquête -- d’un secret de famille, d’une faute originelle dont les conséquences touchent la descendance du frère honni, la frontière entre rêve et réalité devient rapidement poreuse. Et comme à l’intérieur de la tragédie œdipienne, celui qui, comme le dit le réalisateur lui-même, ‘’ne se vit que comme un fils’’, délire et invente les événements, réinterprète un passé traumatique. Le film en lui-même semble être balayé dans sa totalité par une sorte ‘’d’onirisme pulsionnel’’. Pulsion scopique ou pulsion de mort,  elle est figurée  par l’œil malade de Pier, si précieux pour distinguer le faux du vrai, le diamant de la verroterie.

Certes, nous pouvons pointer quelques longueurs, et un scénario d’une – trop ? — grande complexité peut-être. Là est pourtant pour nous tout l’intérêt de cet envoûtant Diamant Noir : livrer une réflexion sur la violence et sa représentation. De la violence subie à celle que l’on donne, c’est grâce à ce personnage presque dostoïevskien -- tant il est en proie au délire et est une victime coupable --, qu’Arthur Harari pose frontalement cette question éthique et morale : qu’est-ce que faire violence ? Pier Ullmann vient ‘’pour voir, et pour prendre’’. Toute la finesse d’Harari revient dès lors à ne jamais éluder cette question principale, en l’abordant par des biais divers, à travers un homme vulnérable et habité par le doute, par le désir de faire le mal, mais également par la conscience nouvelle de ce que cela  signifie. En somme, à travers le passage à l’âge adulte.

Alice

Sortie: 2016
Arthur Harari
Durée 115 mn
Avec Niels Schneider (Pier Ulmann) , August Dielh (Gabi Ullmann), Abdel Hafed-Benotman (Rachid), Raphaële Godin (Luisa).
Lien IMDB
 

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