Channel Zero de Nick Ancosta

Depuis la seconde moitié des années 2000 fleurit un peu partout sur internet une nouvelle forme de légendes urbaines, histoires de provenances inconnues rapportant l’existence d’images ou de vidéos surnaturelles censées porter malheur à ceux qui les regardent. Les fans des Simpsons se souviennent de Dead Bart, épisode créé en 1989 par un Matt Groening dépressif, et qui aurait prédit les dates exactes des morts des stars qui auraient participé à la série après sa diffusion. Au japon, le  « syndrome de Lavanville » désigne la malédiction du jeu vidéo Pokémon, dont la musique utilisant des fréquences basses aurait entrainé chez les joueurs des saignements d’oreilles et poussé deux cents enfants au suicide. Citons également Be Drowned, cartouche supprimée du jeu vidéo Zelda faisant apparaître une entité démoniaque ou Suicide Mouse, dessin animé perdu du Disney des années 30 qui aurait rendu fous certains spectateurs. Alimentés par une iconographie fabriquée de toutes pièces (la vidéo de Dead Bart, visible sur You Tube, simples montage d’images récupérées truffées d’effets bidons), ces contes 2.O désignés sous l’appellation Creepypastas (assemblage de « Creep », frissonner et de « Paste », copier-coller) ont été popularisés notamment par le forum anonyme 4chan, rumeurs surgies de nulle devenues créations à part entière pour une catégorie d’internautes qui alimentent régulièrement la toile en nouveaux mythes aux codes toujours identiques, comme la présentation sous forme de conversation et chats « authentiques » entre usagers et autres subterfuges. Il ne fallait pas attendre longtemps pour que cinéma et télévision s’emparent du phénomène.

Produite par Syfy, chaine qui ne s’était guère fait connaitre jusque-là par une créativité débordante, Channel Zero, création conjointe du romancier, scénariste et producteur Nick Antosca  et du réalisateur et producteur Nick Landis, s’inscrit dans la nouvelle vague américaine de l’horreur télévisuelle après The Walking Dead (2010), American Horror Story (2011), Stranger Things (2016) et The Haunting on Hill House (2018). Elle se démarque du lot par son projet simple mais efficace : construire chaque saison d’après une Creepypasta déjà existante dont elle donne une version scénarisée. En ce sens, elle s’inscrit à la fois dans le courant désormais obsolète du Found Footage (dont le principe exploitait, rappelons-le, des bandes vidéos prétendument retrouvées après un événement horrifique) et dans celui, typique des années 90, des films de légendes urbaines plus ou moins affiliés au Slasher movies (Candyman de Bernard Rose (1997), Souviens-toi l’été dernier de Jim Gillespie (1997), Urban Legend de Jamie Blanks (1998)). Nouveau concept, donc, mais s’appuyant sur des recettes éprouvées qui font de ce Channel Zero une série à la fois totalement contemporaine dans ses effets et d’un classicisme impeccable dans sa narration, imbriquant plusieurs niveaux de lectures pour un résultat étonnant. Impossible d’y échapper. 1999 avait été l’année du Projet Blair Witch ; 2019 sera l’année Channel Zero.

C’est du moins le cas en France puisque la série lancée aux Etats-Unis en 2016 ne débarque chez nous qu’avec un certain retard, les quatre saisons (Candle Cove suivie de No-End House (2017), The Butcher’s Back (2018) et The Dream Door (2018)) distribuées en coffrets DVD à quelques mois d’écart, dont seules les deux premières sont à ce jour disponibles. Allons-y.

Candle Cove s’attaque à l’un des incontournables du monde des Creepypastas : un dessin animé diffusé entre 1971 et 1972, à l’existence improuvable puisque seuls les enfants pouvaient paraît-il le voir (les adultes ne distinguant que de la neige sur l’écran) et dont l’ambiance macabre et les personnages horribles leurs donnaient encore des cauchemars des années après. Transposant l’action de nos jours (et décalant l’origine des événements dans les années 80, décennie on ne peut plus connotée), cette saison 1 suit un héros tourmenté venu retrouver dans la petite ville de son enfance le secret qui hante sa vie depuis toujours, secret lié à cette émission maudite que seuls lui et ses amis pouvaient distinguer, réveillant des créatures monstrueuses auxquelles ils devront à nouveau faire face à l’âge adulte.

Allo ? Stephen King ? On aura compris que l’influence du Ça de Andy Muschietti (1 et bientôt 2) joue à fond dans cette histoire où le maître du Maine, dont le revival spectaculaire depuis ces dernières années en a surpris plus d’un, impose une nouvelle fois son imaginaire (pourtant lui-même sous influence, notamment de Peter Straub, dont le Ghost Story reste la référence absolue) comme matrice incontournable de l’horreur. Même culpabilité des personnages, même schéma gothique où le passé ressurgit pour obscurcir le présent, même rapport traumatique à l’enfance symbolisé par des monstres à l’aspect psychanalytique (dont un être recouvert de dents de laits), même caractère protéiforme du mal. Pourtant, le concept de Channel Zero revitalise cette structure en y incorporant un effet Found Footage au sens inédit et pertinent, indissociable ici d’un aspect vintage dont Antosca nous fait toucher du doigt l’aspect fondamentalement régressif, morbide et No Future. Nostalgie piégée qui fait de l’un des personnages le prisonnier d’un monde parallèle d’où il contemple le monde derrière un écran, les autres vivants à sa place.  Difficile d’oublier les terrifiants extraits du dessin animé maudit, avec ses marionnettes de pirates qui se mettent à pousser des hurlements stridents, refoulé d’un passé faussement enchanteur qui se mue en psychose. Classique immédiat, Candle Cove recrée dans un contexte culturel différent le choc provoqué par le Ring de Hideo Nakata en 1998, où une cassette vidéo propageait un mal viral. Ici, c’est le doudou audiovisuel des années 70 / 80 qui porte en son sein sa propre apocalypse. Définitif et imparable.

La saison 2, No-End House enfonce le clou en exploitant une autre Creepypasta toute aussi malaisante. Un groupe de jeunes reçoivent sur leurs portables des vidéos bizarres les invitant à visiter une baraque foraine itinérante composée de six pièces, dont la rumeur prétend que personne n’est arrivé jusqu’au bout du parcours. Le premier épisode frappe fort avec se visite « guidée » de la diabolique demeure, dont chaque pièce se reconfigure en fonction des terreurs intimes des participants. Mais le pitch classique de maison hantée, associé ici à l’imagerie spécifique des parcs d’attraction (La foire des ténèbres, Massacres dans le train fantôme), débouche une fois encore sur une histoire de monde parallèle où les héros doivent affronter leurs démons personnels. Après Stephen King, c’est un autre auteur majeur que la série référence, bifurquant de l’horreur gothique à un univers clivé à la Philip K. Dick où la réalité même de certains personnages, simulacres engendrés par les souvenirs des autres, plonge dans un vertige existentiel. No-End House sidère par certaines idées incroyablement audacieuses, dérangeantes et glauques, notamment dans sa déclinaison du thème du parricide, qui donne une série d’images perverses et déviantes, ton d’une série jamais réellement gore mais à la poésie vénéneuse et envoûtante.

Channel Zero, sans conteste la meilleure surprise de ces dernières années, assure le renouvellement télévisuel d’une production ciné américaine en pleine restructuration, renonçant aux déviances du torture porn et aux exploitations interminables en mode films de zombie (Allo ? Jim Jarmusch ?). Revenant à la source des « contes du crochet », ces histoires à faire peur à raconter au coin du feu, il redéfinit une nouvelle jeunesse du genre, à suivre de très près. Les années 2020 seront Creepypastas ou ne seront pas. 

Sébastien

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