Avengers ou le fantasme de l’infini

Petit avertissement avant de commencer, cet article étant plus un semblant d’analyse qu’une critique en bonne et due forme, j’y spoile allègrement les scénarios de films tels que Avengers: Infinity War, Avengers: Endgame et Kingsman: the Secret Service. Je mentionne également un détail de scénario assez global sur Utopia, rien qui soit susceptible de gâcher irrémédiablement la découverte de cette excellente série britannique mais bon, je préfère prévenir.

En 2008, Iron Man introduisait le Marvel Cinematic Universe, une franchise cinématographique produite par Marvel Studios (aujourd’hui propriété de la Walt Disney Company) et narrant les péripéties de super-héros de comics américains tel que Iron Man,Hulk, Thor, Captain America, Black Panther ou les Gardiens de la Galaxie - liste non exhaustive. Plus de dix ans et 22 long-métrages plus tard - sans compter les courts-métrages, séries télévisées et autres web-séries - le premier cycle de cet univers consacré à l’antagoniste Thanos et aux pierres d’infinité s’achève enfin avec Avengers: Endgame, tirant le rideau sur près d’une cinquantaine d’heures de castagne en costume, d’humour plus ou moins léger et de scénarios plus ou moins alambiqués. 

Infinity War, le précédent film réunissant toute la smalah bariolée de l’écurie Marvel, m’avait assez agréablement surpris. Si l’on a droit à l’habituel déferlement d’action bravache et sans prise de tête, mâtiné ça et là d’un bon mot ou d’une pitrerie - merci au personnage de Drax, sans doute le ressort comique le plus efficace de l’intégralité de la filmographie Marvel - le film étonne néanmoins par la place presque centrale donnée à son antagoniste autant que par son final apocalyptique et catatonique. Thanos, enfin en possession des six pierres d’infinité (équivalent des sept boules de cristal de Dragon Ball ou de la lampe d’Aladdin) annihile en effet d’un claquement de doigts la moitié des êtres vivants peuplant l’univers - dont une belle poignée de costumés - rétablissant de son point de vue un équilibre perverti par la croissance sans retenue des civilisations pensantes. A l’origine, ce personnage créé par Jim Starlin au début des années 70 est l’archétype même du freak rejeté par les siens, un être puissant au physique ingrat dont l’ostracisation finira par nourrir une détresse et une rancoeur aux funestes répercussions. C’est toutefois un personnage gris d’un point de vue moral, tour à tour ennemi et garant de l’univers, une carapace de froideur et de brutalité qui se fissure parfois, laissant poindre doute, culpabilité et vulnérabilité. Une ambivalence que le film des frères Russo reprend d’ailleurs à son compte, façonnant un personnage déterminé et intransigeant dont les velléités génocidaires ne proviennent pas d’une pulsion vengeresse et nihiliste mais bien d’une intention purement salvatrice et désintéressée. 

La surpopulation toxique et asphyxiante n’est pas une thématique nouvelle en science-fiction, c’est même une caractéristique récurrente et presque constitutive de la dystopie cyberpunk. Toutefois, là où un film emblématique des années 70 tel que Soleil vert (1) plaçait son intrigue près de cinquante ans dans le futur, les films récents abordant cette thématique en font un enjeu bien plus contemporain. Dans Kingsman: the Secret Service, un milliardaire à moitié givré et frustré de n’avoir pas trouvé de solution au réchauffement climatique se met en tête de réduire drastiquement la population humaine avant que le climat n’en fasse son affaire. Sous ses airs de blockbuster pas finaud, le film réalisé par Matthew Vaughn esquisse en creux un portrait féroce et cynique d’une “élite” capitaliste biberonnée depuis le berceau à l’objectivisme d’Ayn Rand, lequel la conforte dans la croyance que le salut de notre société repose exclusivement sur les idées soi-disant géniales d’une poignée d’égoïstes mégalomanes (2), comme si le train de vie de ces derniers ne dépendait pas des efforts de milliards de petites mains asservies. Plus subtile, la série baroque et barrée Utopia préfère à l’option génocide de masse une méthode moins manichéenne qui donne tout de suite plus matière à réflexion, sans pour autant changer le fond de la chose (3). Admettons que l’on parvienne un jour à formaliser une équation pertinente d’un équilibre résilient du système Terre, il va de soi que le paramètre démographique serait de la partie, mais il n’en serait certainement pas l’unique clef de voûte. Aborder la problématique écologique sous cet angle exclusif revient à faire le choix de la facilité et du conservatisme. C’est également faire le jeu d’un système profondément brutal et inégalitaire en occultant toute possibilité de remise en question globale. Après tout, pourquoi changerait-on notre mode de vie et notre rapport à la nature puisque le problème se résume à une question d’effectif ?

Ceci étant posé et pour revenir au sujet initial, à savoir les Avengers, il m’est apparu au terme du dernier épisode en date que les raisons pour lesquelles tous ces super-héros s’opposent à Thanos ne sont en définitive pas beaucoup plus réfléchies que celle poussant ce dernier à commettre son génocide cosmique. Il y a dans ce film un sous-texte qui, au-delà de sa qualité de divertissement épicomique, en fait à mon sens un véritable outil de propagande néolibérale et transhumaniste. A quoi d’autre aurait-on pu s’attendre de la part d’un produit estampillé Hollywood, me direz-vous ? Quelque chose de moins manichéen peut-être, ce n’est pas comme si cela ne s’était jamais vu… Mais allons, je m’explique. Thanos est un antagoniste à part dans le Marvel Cinematic Universe. Contrairement à tous ceux qui l’ont précédé depuis presque 12 ans et comme je l’évoquais plus haut, il n’agit ni par vengeance, ni par intérêt personnel, ni par pure malveillance mais pour l’idée qu’il se fait de l’équilibre cosmique, quitte à en souffrir personnellement. Et ce n’est pas du chiqué, les scénaristes ne laissent aucun doute là-dessus dans le premier quart du film en le dépeignant faible et diminué après sa victoire, les pierres d’infinité détruites de sa propre main afin qu’aucun retour en arrière ne soit possible. Il y a dans la démesure et l’impartialité (supposée) de son projet assassin, de même que dans le détachement apparent avec lequel il s’emploie à le mener à bien quelque chose qui l’apparente à une catastrophe naturelle à l’échelle interplanétaire. Un cataclysme dont les causes ne seraient d’ailleurs pas seulement géophysiques ou climatologiques mais aussi en partie anthropologiques. Est-ce à dire qu’il faudrait simplement voir en Thanos la représentation symbolique d’une Nature en colère face à l’hubris humaine ? C’est à mon avis beaucoup plus fin que cela. Le film l’assimile en effet plus volontiers à une vieille idée d’obédience marxiste - rendue plus audible depuis qu’elle a acquis une dimension écologique - affirmant qu’un système basé sur une croissance exponentielle infinie tel que le capitalisme n’est et n’a jamais été soutenable à long terme et qu’il finira tôt ou tard par s'effondrer sous ses propres contradictions (4). Je dirais même que Thanos incarne par extension tout ceux qui intègrent cette idée à leur façon de penser le futur, quelle que soit la pertinence de leurs arguments et quel que soit leur degré de conviction. Scientifiques, sociologues, complotistes, politiciens, journalistes et militants écologistes, tant qu’ils se permettent d'émettre un doute sur la pérennité du système, tous sont jetés sans distinction dans le panier des Cassandre pisse-froid et boude-confort.

Mais que représentent alors tous ces héros qui lui font face, sinon les garde-chiourmes aveugles d’un système souffreteux, protecteurs obtus d’un horizon soi-disant indépassable pour l’humanité - la fameuse fin de l’Histoire. Si l’on suit ce raisonnement jusqu’au bout, la décision des scénaristes de laisser à Tony Stark alias Iron Man l’honneur d’infliger le coup de grâce à cet empêcheur-de-croître-en-rond de Thanos (5) prend tout son sens. En effet, bien plus qu’un brillant entrepreneur plein aux as et fort en gueule, Tony Stark est avant tout un technophile de génie, figure de proue d’une certaine vision de la science persuadée que la technologie est la seule clef de sortie viable de la crise écologique, quitte à jouer aux apprentis-sorciers. Stark incarne à ce titre l’archétype même de l’homme providentiel version ingénieur, sorte de MacGyver ultime capable de bricoler un exosquelette de combat dans une grotte au Moyen-Orient ou un accélérateur de particule dans sa cave. Pour le pékin moyen, une nuit d’insomnie rime avec lendemain de plomb tandis que pour lui, c’est un mal nécessaire pour théoriser ET concrétiser la machine à remonter le temps. Ce serait presque drôle si ce n’était pas aussi sournoisement prosélyte. Car ce que clame un Iron man - écho fictif d’un Elon Musk bien réel (6) - par sa seule caractérisation pourrait se résumer en ces termes : “N’écoutez pas les corbeaux de mauvais augure qui voudraient vous faire croire que notre système a atteint (dépassé en fait) ses limites, il y aura toujours un génie salvateur pour repousser plus loin ces dernières.” Un apôtre de la technologie qui voudrait nous faire croire au messie en somme, voilà qui ne manque pas de sel !

Fort de cette croyance, le film finit par déjouer le projet meurtrier de son antagoniste sans jamais questionner la problématique que ce dernier soulevait à raison : comment un système à croissance exponentielle peut-il espérer continuer à fonctionner tel quel dans un monde où les ressources ne se renouvellent pas à l’infini ? Il serait toutefois légitime de m’objecter que la mort de Tony Stark, s’il représente bien tout ce que j’évoque au paragraphe précédent, pourrait tout à fait représenter une réponse qui va dans le sens d’une sortie du système. Un peu facile mais pertinent, sauf que je n’y crois pas une seconde. Au-delà du fait qu’il était de notoriété publique que Robert Downey Junior souhaitait ne pas reconduire son rôle de Iron Man après Endgame, il me paraît surtout évident que son sacrifice est le moyen le plus simple de sublimer les valeurs qu’il incarne et de fait, l’épilogue n’appelle à aucun moment à la remise en question. On y fait plus le deuil d’un individu que de l’idée qu’il incarne et si cela ne suffisait pas, il me semble que l’image finale parle pour elle-même : Steve Rogers alias Captain America, symbole plus patriotique tu meurs, dansant paisiblement avec sa femme dans l’ambiance feutrée d’un salon typique de pavillon de banlieue américaine des années 60/70. Une scène caricaturalement rassurante (7) qui fleure bon la nostalgie des Trente Glorieuses, période bénie entre toutes où produire et consommer à l’infini ne paraissait pas encore aussi absurde.

(1) Qui précède de 10 ans la création du terme “cyberpunk” mais revêt déjà certains atours inhérents au genre.
(2) Rappelons que le parasite ultime est celui qui est parvenu à se persuader qu’il est indispensable.
(3) Ceci étant dit, si vous lisez ces lignes et n’avez pas regardé Utopia, je ne peux que vous recommander chaudement cet ovni de la télévision britannique.
(4) Et l’on comprends alors tout à fait différemment l’invective que tonne le titan violet face à ses héroïques adversaires : “Je suis inéluctable !”
(5) Avec un sacrifice en prime, histoire d’ajouter une dimension christique au personnage. On n’est plus à ça près…
(6) De la même façon que le personnage original créé dans les années 60 singeait le tout aussi mégalomane Howard Hughes.
(7) Et opposant un négatif quasi parfait au quotidien sobre et sauvage du Thanos victorieux rencontré au début du long-métrage. Un hasard ?

Guillaume

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