Trouble passager - David Coulon

Dans ce dédale inextricable qu'est devenu le polar, s'orienter est devenu depuis ces dernières années une tâche quasi impossible. Les sous-genres se sont multipliés pour masquer le fait que la série télé a imposé un mode narratif dominant et nombreux sont ceux qui espèrent décrocher la timbale du prochain pitch à succès, du futur moteur d'un épisode pilote. Les étagères croulent sous les sorties au point qu'on n'en finit plus de brasser les intrigues criminelles reproduisant inlassablement clichés sur clichés. Dans ce concert de plus en plus cacophonique, repérer et entendre de nouvelles voix, de celles qui tiennent une note singulière et originale est chose rare. David Coulon, avec une série de romans particulièrement percutants, fait partie de ces voix.

On se souvient de la claque magistrale qu'avait constitué Lumpen (2015), écrit sous le pseudonyme de Janus, une des perles noires de la collection malheureusement disparue Trash éditions. Inclassable, horrifique, poétique, ce livre sec comme un coup de trique défiait toute catégorisation et s'aventurait en une contrée noire et quasi gothique alors même qu'il traitait de la décomposition sociale et politique actuelle, revisitant au passage l'affaire Guy George. En 2018, Je serai le dernier homme enfonçait le clou avec son histoire de groupuscule fascisant caché derrière la façade banale d'une banlieue proprette. On sortait salement secoué de cette vision désespérée et nihiliste du monde contemporain et, plus loin, de la nature humaine. A l'instar de Christophe Siébert dans une catégorie différente, Coulon s'est donné pour ambition de regarder le mal en face, le premier interrogeant le corps, la viande alors que le second braque sa lampe-torche sur les gouffres de la psyché. A première vue, on serait tenté de dire que Trouble passager (2019) se situe dans la continuité des deux titres qui l'ont précédé. Même cadre provincial, même situation de départ anodine qui peu à peu vire au cauchemar. Un écrivain, Rémi Hutchinson, à la vie de famille problématique est accosté au cours d'une soirée par une très jeune fille qui lui fait un numéro de séduction. Rien de grave au début, même si l'antihéros que nous dépeint l'auteur affiche dès les premières pages une tendance plus que borderline. Mais le jeu pervers va déraper, devenir manipulation, via un site internet qui lui propose un mystérieux rendez-vous. Hutchinson, sans le savoir (?), met le doigt dans un dangereux engrenage à la tournure incontrôlable, ouvrant les portes de l'enfer.

Difficile d'en dire davantage concernant l'intrigue, qui déconstruit les codes du roman noir pour approfondir une nouvelle fois le schéma personnel de Coulon. Psychologue de formation, ce dernier a, en effet, mis en place de livre en livre un singulier univers macabre aux formes et figures obsédantes. On retrouve une nouvelle fois ces souterrains sordides où se déroulent tortures et séquestrations, ces masques infernaux, ces personnages aux identités doubles qui finissent par dévoiler l'envers d'eux-mêmes aux termes de rituels aux allures quasi SM. C'est presque par surprise qu'on aborde l'extrême limite du fantastique dans un contexte d'ultra-réalisme qui a priori s'y prête peu. Coulon y parvient grâce à une approche stylistique sans concession qui, nouveau paradoxe, touche à la poésie à force de minimalisme. Des phrases ultra courtes, dégraissées du superflu, comme taillées au rasoir. Trouble passager réussit le tour de force de réconcilier approche journalistique du monde et sa sublimation par une prose à la sécheresse minérale, aux contours d'une étrange brillance. Mais le côté vraiment raide du bouquin réside une nouvelle fois dans son portrait d'une noirceur abyssale de la condition masculine, ce sexe animal qui détruit par essence tout sur son passage (les femmes étant, quant à elles, toutes aussi dingues, mais pas pour les mêmes motivations). Famille, travail, respectabilité sont autant de simulacres qui dissimulent (mal) une masse indifférenciée de ténèbres, de perversions, de darwinisme social. C'est la morale du livre. Victimes, bourreaux ? Ça dépend des circonstances. Seul le mal subsiste. La destruction, sans fin. David Coulon est un type à suivre. Il appartient à cette vague d'écrivains français qui tentent, avec les moyens qui sont les leurs, de renverser l'apathie et l'inertie d'une littérature qui s'enlise jour après jour. Si écrire est aujourd'hui plus que jamais un acte militant, alors lire des auteurs comme lui l'est aussi.

Lisons Coulon.

Sébastien

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