The Wrenchies par Farel Dalrymple

Alice au pays des poubelles

1. « Nous n'aurions jamais dû entrer dans les ténèbres »

On pourrait décrire le long roman graphique de Farel Dalrymple comme le pénible parcours initiatique de Sherwood Presley Breadcoat, jeune adolescent filiforme à T-shirt rayé, dans l'univers post-apocalyptique des Wrenchies, tribu de survivants constituée de quatre garçons, d'une fille et d'un singe-rat-chien (?) répondant au doux nom de Murmur.
Comme Alice, robe à froufrous en moins, Sherwood pénètre par un terrifiant tunnel dans la Caverne, où il perdra son innocence et son petit frère Orson. Nul Lapin Blanc pressé, nulle Reine de Coeur sanguinaire ne le guettent ; mais, jaillissant des tas d'ordures, cachés derrière les dunes de rebuts hétéroclites d'une société de consommation fertile en déchets, dans ce désert de métal, de boue et de végétaux malingres et desséchés, surgissent d'horrifiques Shadowsmen, morts-vivants très chics (pardessus et chapeau de feutre) mais déterminés à massacrer les enfants, et à utiliser leur corps pour se reproduire par l'intermédiaire de monstrueux insectes.
De même que le rêve-cauchemar de la blonde Alice se nourrit du livre que lui lit sa grande sœur, l'énigmatique existence des Wrenchies et leur univers de désolation trouvent leur source dans un livre : un comic-book autour duquel l'auteur crée une mise en abyme complexe – voire totalement casse-gueule à la moindre inattention du lecteur distrait – mêlant le futur des personnages à leur propre passé, faisant de la magie d'une amulette (en tout point semblable à un très vilain jouet promotionnel trouvé dans une boîte de Chocapic ) le moyen de relier tous les espaces-temps qui forment l'épais feuilletage d'une intrigue labyrinthique.

2. « Hollis fais tes lacets ou je t'achète des mocassins ! »

Car ce comic trouvé dans une poubelle nous propulse sans crier gare dans un New-York sépia, tendance steam-punk, où nous tombons nez-à-nez avec un super-héros rondouillard étouffé par une mère mystique et psycho-rigide et tyrannisé par une bande de copains pervers. Accompagné de son copain le fantôme, muni du talisman-chocapic et armé d'une bonté d'âme frisant l'inconscience, il rejoint le monde des Wrenchies grâce au tunnel-vortex de Bryson (pas de panique, tout est très clairement expliqué page 149). Grâce à quoi, à la page 153 les fameux Wrenchies se retrouvent dans « l'Ici & Maintenant ».

3. « Et le café ? Il y en a toujours dans le futur ? »

Il s'agit pour eux désormais de sauver le futur du monde, en débarrassant la terre des Shadowsmen (mais si….les types en pardessus et chapeaux de feutre…) et par la même occasion de Sherwood, dont on apprend que le corps transpercé de tubes nourrit la fiction que nous sommes en train de lire.
Cette quête sera guerrière, sanglante, morbide mais victorieuse : après un long flash-back au chapitre 6, Hollis sauve le monde des Shadowsmen et Sherwood de sa psychose créative. L'épilogue assigne un futur à chaque personnage, boucle la spirale du récit et décale l'onirisme gothique de ce cauchemar en proposant deux drôles de « fiches-personnages », avec nom, caractéristiques et accessoires des deux frères ; on a presque envie de découper quelques planches de la B.D. pour se fabriquer un jeu de plateau en prévision des jours pluvieux au camping cet été.

4. « Il entreprit d'apprendre la magie et de faire un comic-book »
Mais on ne le fera pas, car même si les heurts de l'intrigue, les double-salto dans les failles spatio-temporelles et un petit air de déjà vu (les casses cosmiques de Star Wars, le groupe d'adolescents à pouvoir spéciaux de Livraison de cadavres, les enfants névrosés des petits blancs étasuniens de Chris Ware, les univers stratifiés d'innombrables jeux video) peuvent rendre la lecture laborieuse, une magie finalement opère. Les couches aquarellées, le dessin précis et même délicat (notamment lorsque F. Dalrymple s'attarde à représenter les lieux clos : la chambre de Bance, l'appartement de la mère d'Hollis, la base souterraine des Wrenchies…) donnent à la cruelle désolation de l'enfer une tonalité mélancolique et sophistiquée. L'humour caustique allège le propos assez plombant, notamment dans une hilarante planche teintée de rouge qui nous fait voir à travers les pupilles dilatées de ces enfants sous produits une invraisemblable fête décadente, où les rats boivent du punch (page 81).
Pas si loin du Wonderland d'Alice donc, cette odyssée de deux frères perdus au Pays Merveilleux de la Psychose nous rappelle la violence du regard enfantin regardant droit dans les yeux l'absurdité tyrannique du réel.

Anna

Auteur: Farel Darlymple
Titre: The Wrenchies
Editions Delcourt
Rubrique: Méta-Récit, Ados post-apo, "Personne n'est complètement pur", on en cause dans Vice, conte cruel.
 

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