Sagittarius de Sébastien Raizer

Les racines du mal de Maurice G. Dantec (1995, plus de vingt ans déjà...) n'en finit plus de créer des émules. On se souvient du séisme que déclencha le roman dans le paysage littéraire de l'époque, stupéfiant un lectorat exigeant qui pensait jusque-là avoir tout vu. En mélangeant polar ultra violent et science-fiction très hard, Dantec signait l'acte de naissance d'un genre nouveau, qu'on tenta un temps de baptiser dans des termes maladroits comme « techno-thriller », « cyberpunk » où « cyber-polar » et qui s'est depuis établi comme un école à part entière. Une nouvelle génération d'écrivains s'est mise en marche, synthétisant l'héritage de James Ellroy avec celui, beaucoup plus conceptuel, de Philip K. Dick, William Burroughs et J.G. Ballard, pour produire un courant hanté par les obsessions postmodernes de ce 21ème siècle déjà en plein chaos. Intelligences artificielles, terrorisme mondialisé, conflits géopolitiques et criminalité mutante sont les nouveaux paramètres de ces mondes contemporains apocalyptiques dans lesquels l'humanité n'est déjà plus qu'une interface rendue obsolète par l'ordinateur. Une rupture radicale avec la tradition du polar « social » qui prévalait jusque-là.

Dantec ne profita pourtant guère de son propre succès, sombrant à l'image de son maître Dick dans des crises mystiques et paranoïaques incontrôlables, noyant sa prose dans des logorrhées illisibles qui finirent par larguer même ses fans les plus fervents. Une place restait donc à prendre pour maintenir le flambeau, et Sébastien Raizer semble bien parti pour la remporter.

Car Raizer n'est pas n'importe qui. Éditeur depuis le milieu des années 90, fondateur de la maison Camion Blanc spécialisée dans les livres sur le rock, il a attendu patiemment son heure pour livrer en 2015, sous l'impulsion d'Aurélien Masson, son premier roman pour la mythique Série Noire, L'alignement des équinoxes frappant ainsi un grand coup. On y découvrait deux flics de la Brigade Criminelle sur la trace d'un tueur aux méthodes inédites, gourou utilisant une toxine hallucinogène surpuissante pour former des fanatiques voués corps et âme à la cause de sa « loi de l'alignement », doctrine prônant l'élimination des éléments parasites de l'humanité. De cette première incursion, on restait scotché par le rythme infernal et la violence crue, mais c'était bel et bien de ses références culturelles que Raizer tirait sa singularité. Car s'il y a bien une source à son œuvre, elle est à chercher du côté de chez Camion Noir, division parallèle de Camion Blanc où il contribua naguère à publier un nombre impressionnant d'ouvrages consacrés à des thèmes aussi tabous que l'occultisme, les musiques extrêmes où la sulfureuse Apocalypse culture anglo-saxonne. L'alignement des équinoxes était donc ce roman irrigué à chaque page par ce courant souterrain où s'entrecroisent philosophie guerrière asiatique (via un personnage se référant au Hagakure japonais et à Mishima), drogues psychédéliques, mouvements sectaires et totalitaires et, bien sûr, clins d'œil référentiels omniprésents à la musique industrielle et post-punk, Coil, Kraftwerk et les Stooges posés comme les bâtisseurs sonores de cette nouvelle urbanité en fusion.

Sagittarius est le deuxième volet d'une trilogie qui devrait s'achever l'an prochain avec un troisième tome intitulé Minuit à contre-jour. L'histoire reprend donc directement là où le roman précédent l'avait laissée. Luc Hackman et Linh Schmidt poursuivent les adeptes du psychiatre Meriem Drought, qui se disséminent peu à peu aux quatre coins du monde pour poursuivre leur œuvre purificatrice. Associés avec des experts en nouvelles technologies, ils doivent déjouer les plans de Diane Lempereur, nouvelle « maîtresse » de la secte, qui sème sur leur passage des fichiers vidéos abominables où des expériences sexuelles extrêmes virent au cauchemar. Raizer enfonce le clou du premier opus, alliant sadomasochisme virtuel, théories cybernétiques de pointe et prophéties destructrices de masse. Il replonge également, en même temps que ses personnages, dans sa passion pour la culture asiatique, dont les descriptions détaillées constituent sans doute les pages les plus séduisantes du livre. Reste que, en tant que tome de transition, Sagittarius laisse le lecteur frustré d'une conclusion annoncée pour le printemps 2017. Minuit à contre-jour va-t-il déchaîner les enfers attendus ? On peut l'espérer.

Sébastien

Sagittarius
Sébastien Raizer
Editions Gallimard
Parution: Mars 2016

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