Planetary par Warren Ellis et John Cassaday

Il y a des idées qui sont tellement fécondes qu’elles semblent inspirer plusieurs auteurs au même moment, sans qu’il soit question de plagiat. Prenez par exemple celle du mélange dans un même univers de personnages venus de fictions diverses : en 1999, à un mois près, sont publiés aux États-Unis les premiers numéros de deux séries menées par des auteurs au meilleur de leur forme. Tout d’abord, La Ligue des gentlemen extraordinaires, par les britanniques Alan Moore et Kevin O’Neill, qui voit Mina Harker (de Dracula), Allan Quatermain (un aventurier qui inspira la création d’Indiana Jones), le docteur Jekyll (et donc Mr Hyde), le capitaine Nemo et l’Homme invisible (celui de H.G. Wells) affronter Fu Manchu (un savant génial et maléfique de l’époque des pulps) dans le Londres de la fin du 19e siècle.
Cette idée de mélange de fictions avait déjà été explorée presque trente ans plus tôt par l’écrivain Philip José Farmer (entre autres dans son Tarzan vous salue bien), en donnant à Tarzan, Sherlock Holmes ou au personnage de pulps Doc Savage une ascendance commune. Mais c’est bien le principe d’une bonne idée : on peut toujours l’explorer sous d’autres facettes. Si Moore et O’Neill s’intéressent quant à eux à la fiction prémoderne (du moins au début), un autre scénariste britannique va lancer avec un dessinateur américain une série fermement ancrée dans le 20e siècle : Warren Ellis et John Cassaday débutent un mois plus tard Planetary, dans un grand mélange de pulps, de super-héros et de films science-fiction de série B.

Urban Comics propose ici le premier de deux volumes reprenant la série entière, avec les douze premiers numéros plus deux one-shots. Ce n’est pas la première parution française de cette série hors-norme, mais il s’agit certainement de la plus belle présentation de ce qui restera comme l’un des grands moments des comics de SF.

La série Planetary débute avec plusieurs mystères : qui est Elijah Snow, un amnésique doué de la faculté de manipuler l’énergie thermique ? Pourquoi est-il recruté en 1999 par l’organisation Planetary, et plus précisément par Jakita Wagner, une jeune femme à la force et à la résistance démesurées ? Qui est le Quatrième homme, leader de Planetary, dont l’identité cachée semble être liée à la perte de mémoire de Snow ?

Planetary est une organisation dont les membres se qualifient « d’archéologues de l’impossible », enquêtant sur les secrets du siècle qui se finit et mettant à jour les événements et les personnages les plus étonnants. L’équipe de base est traditionnellement formée de trois personnes : Jakita Wagner, Le Batteur (qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Cassaday et possède la capacité de communiquer avec tous les systèmes électroniques), et donc Snow – ce qui pose la question du troisième membre du groupe avant le recrutement de Snow.

Les auteurs posent le cadre de leur histoire dès le premier numéro : le trio découvre, enterrée sous une montagne, la trace d’une base secrète datant de la fin de la Deuxième guerre mondiale. S’y trouve le très mystérieux Doc Brass (un analogue de Doc Savage), un aventurier resté depuis des décennies dans ce repaire pour le protéger d’une menace transdimensionnelle : un groupe dont il faisait partie (composé d’analogues du Shadow, de Tarzan, d’une version héroïque de Fu Manchu, etc.) avait découvert le moyen d’accéder au multivers, permettant l’arrivée dans leur réalité d’un début d’invasion menée par un autre groupe, celui-ci étant un analogue – maléfique – de la Justice League. Les deux groupes s’étaient affrontés, avec pour résultat la mort de tous les participants, sauf Doc Brass. Personne n’avait jamais rien su de cette bataille, et Brass avait décidé de rester là pour empêcher toute autre invasion. Le trio de Planetary prend en charge la machine ayant permis l’accès au multivers et secourt Doc Brass.
Ellis et Cassaday mettent donc en place plusieurs des thèmes de la série : le 20e siècle a été plus étrange que ce que l’on pourrait imaginer, des menaces venues vraiment d’ailleurs peuvent toujours faire surface, et Planetary a un rôle à jouer dans cette invisible toile qui s’est tissée au fil des décennies.

Dès ce numéro, Cassaday montre que son dessin – et sa narration – ont fait d’immenses progrès depuis ses débuts, quelques années auparavant.

Son découpage est d’un classicisme sans faille – ce qui peut convenir à des lecteurs peu amateurs de BD – et d’une fluidité élégante qui permet l’éclosion d’un dessin réaliste et très illustratif, qui rend crédible les idées les plus farfelues de Warren Ellis. Son sens du cadrage fait également merveille, avec des vues en contre-plongée ou des cases à l’axe penché aux effets des plus efficaces.
Les numéros suivants vont lui donner l’occasion de donner vie à des monstres éteints, de faux extraits de pulps, une starlette radioactive (ne rigolez pas, c’est le numéro le plus touchant), et autres fantaisies balançant entre merveille et horreur.

Au niveau scénaristique, cette première moitié de la série propose une alternance entre les (re)découvertes d’événements ou de personnages et l’approfondissement de l’intrigue principale, qui ne se fera jour que petit à petit.

Ces découvertes sont souvent l’occasion de réappropriation de grands moments de la fiction (populaire) du 20e siècle : on y retrouve pêle-mêle les monstres japonais à la Godzilla, les films d’actions de John Woo, les comics Vertigo des années 80-90 et leurs créateurs britanniques (Swamp Thing écrit par Alan Moore, Doom Patrol scénarisé par Grant Morrison, John Constantine par… plein de scénaristes britanniques), les films de SF des années 50 remplis d’insectes géants et d’expériences atomiques (Des Monstres attaquent la ville, par exemple), la version années 60 du Nick Fury, agent du SHIELD par Jim Steranko (l’un des comics Marvel les plus influents de son temps, par sa stylisation et son rythme narratif), des analogues au destin tragique de super-héros DC bien connus…
Ellis et Cassaday réutilisent ces créations avec une tendresse et une affection évidente, leur donnant une dignité et une humanité qui démontre qu’il s’agit bien là d’un hommage à ce foisonnement créatif : même les situations et les personnages rendus ridicules par le peu de moyens (et parfois de talents) de leur créateurs d’origine deviennent ici émouvants.
Mais Planetary n’est pas seulement une collection de références plus ou moins évidentes : une vraie intrigue est dévoilée par bribes, en commençant par l’existence de commanditaires liés à plusieurs des expériences les plus horribles menées depuis des dizaines d’années. Il serait dommage d’en dire plus ici.

Les deux histoires qui terminent ce volume n’apportent pas grand-chose à l’intrigue principale, mais sont sympathiques en elles-mêmes.

La première est un crossover entre Planetary et The Authority, l’autre grande série écrite par Warren Ellis à la même époque. The Authority, dessinée par Bryan Hitch, met en scène un groupe de super-héros au comportement beaucoup moins clairement héroïque que celui de la Justice League ou des Avengers, et a depuis influencé à peu près toute la production Marvel et DC – à noter qu’une édition française enfin complète va démarrer avec The Authority : Les années Stormwatch Tome I, prévue pour octobre 2016, toujours chez Urban Comics. Les lecteurs intéressés par une vision globale de l’univers créé par Ellis y trouveront des histoires aux thèmes plus classiques mais au traitement tout aussi décoiffant, et certaines des références présentes dans Planetary deviendront bien plus claires.Dans ce crossover, Ellis, cette fois-ci en collaboration avec Phil Jimenez, un artiste au dessin encore plus réaliste et détaillé que Cassaday, se lâche encore plus que d’habitude, en mettant en parallèle deux histoires, l’une en 1931 où un jeune Elijah Snow rencontre H.P. Lovecraft et l’autre en 1999, quand des monstres lovecraftiens envahissent Rhode Island, provoquant un assaut mené par The Authority. C’est fun, c’est léger, c’est gore.
La deuxième histoire est également un crossover, cette fois-ci avec différentes versions de Batman. Ellis et Cassaday profitent pleinement de l’existence d’un multivers pour faire voyager leurs personnages et leurs lecteurs dans différentes réalités, depuis le Batman des années 30 jusqu’à un analogue futuriste. Et comme dans la série elle-même, Ellis réussit à humaniser un personnage aussi banalisé que le Chevalier noir.

Dans ses meilleurs moments – et il y en a beaucoup – Planetary est une célébration de l’étrangeté du monde. Contrairement à d’autres histoires d' Ellis (par exemple The Authority), qui sont souvent cyniques et pessimistes, un sens du merveilleux imprègne la série tout entière, créant la sensation fort agréable que la réalité n’a de limites que celles de l’imagination des aventuriers et savants qui l’explorent. Ce n’est pas peut-être pas réaliste, mais c’est indéniablement enchanteur.
Si cette présentation ne vous a pas encore convaincu, n’hésitez pas à aller lire l’introduction écrite par Alan Moore en 1999, dans laquelle il disait tout le bien qu’il pensait du travail de Warren Ellis et John Cassaday et qui a été gentiment mise en ligne par Urban Comics.

Titre : Planetary
Auteurs : Warren Ellis ; John Cassaday.
Éditeur : Urban Comics
Rubrique : BD de Science-fiction ultra référencée et complètement jubilatoire.

Merci à la librairie Terres de Légendes à Toulouse pour nous avoir prêté l'album chroniqué ici.

François

 

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