Parano dans le bunker ou le journalisme façon Gonzo

Pour le novice, Parano dans le bunker de Hunter S. Thompson apparaît d’abord comme un roman de gare vieillot, un peu sale et dérangeant, de par cet homme dégarni droit comme un i dans sa chaise de jardin, accueillant le lecteur sur la couverture avec un fusil. Peut-être un signal de prévention pour la sensibilité de celui qui va être mise à rude épreuve, ou bien une allégorie de l’accueil fait par l’Amérique profonde aux journalistes, ou encore la préparation costaude du journaliste face à celui-ci. Un autre indice est placardé à notre encontre : le logo Gonzo Papers.

Couverture savamment pensée de par sa réédition, le Gonzo Papers ou journalisme Gonzo a justement été inventé à l’écriture même de cet ouvrage. Mais qu’est-ce que le journalisme Gonzo ? Le parti pris par le journaliste dès lors qu’il s’adonne au « Gonzo » est de s'exprimer à la première personne et de donner son point de vue subjectif et primitif, sensitif, contrairement à ce que l’on peut retrouver dans un journalisme plus classique. Il se complaît alors dans les déformations, exagérations et suspicions personnelles pour décrire ce pour quoi il est venu enquêter. Ces excès rhétoriques prennent leur source dans la personnalité de son auteur mais également de son état physique, son humeur et la quantité et qualité des spiritueux qu’il a ingurgité : en effet, Hunter S. Thompson lui-même affirmait que l’alcool lui apportait le petit truc supplémentaire qui faisait de ses écrits de bons récits.

Pour rajouter encore quelques mots à propos du Gonzo, l'auteur assume évidemment la subjectivité de son propos en se targuant quasiment d’autobiographie, mélangeant l’expérience journalistique à l’écriture stylistique qui appartient aux nouvelles. Il y fera même référence dans le film Las Vegas Parano adapté de son roman Fear and Loathing in Las Vegas: a Savage Journey to the Heart of the American Dream, où son personnage principal Raoul Duke est accompagné de son avocat, le bien nommé Dr Gonzo.

Parano dans le bunker réédité chez Tristram est le premier tome d’une saga de quatre livres qui constituent les Gonzo Papers.  Dans ce premier volume, Hunter S. Thompson nous propose une traversée des années 60 aux années 70 en se baladant sur le territoire américain dans son ensemble. On croisera alors beatniks et hippies, afro-américains et politiciens, parieurs, voleurs, cul-terreux dont la volonté est dictée par les psychotropes, les alcools forts et mauvais, un rêve commun ou encore le rêve américain. L’aventure dépravée du gazetier prend parfois même le pas sur le sujet même du reportage, c’est ainsi que dans Le Derby du Kentucky est décadent et dépravé, le journaliste venu en tant que pigiste sportif décrira la course en deux phrases là où il trouvera onze pages de mots pour raconter sa venue et ses déboires survenus. Il dépeint d’un œil satirique et réaliste une populace en liesse face à la possibilité de gagner gros, ce peuple qui parie non pas en connaissance de cause mais croit dur comme fer à la victoire du cheval Holy Land pour son nom biblique et pas pour ses capacités physiques. Le reste du récit sera entrecoupé de maux de crâne dus aux excès et de discussions avec de vieux amis du lycée. Ma préférée est de loin Une ville du Sud avec les problèmes raciaux du Nord qui se gausse d’une ville nommée Louisville qui se targue d’avoir la ségrégation bien loin derrière elle malgré un racisme latent toujours présent. De riches bourgeois blancs ne se considèrent alors pas racistes lorsqu’ils refusent de vendre leur maison à des personnes noires, estimant ne pas dévaloriser leur client mais simplement penser au bien-être de leurs voisins qui vont voir la valeur de leur maison baissée à cause de cette nouvelle arrivée. La deuxième partie voyage au Sud des Etats-Unis pour parler de guerres, drogues et cartels notamment dans Tuerie brésilienne où un journaliste blanc n’est pas toujours le bienvenu pour peindre un tableau des violences de la rue.

D’un sarcasme pas toujours fin et d’un talent plus que certain, Hunter S. Thompson fera à la fois rire son lecteur, l’enrichira de faits non évoqués par le biais d’informations ordinaires tout en lui faisant découvrir le paysage d’un journalisme de genre dans les années passées. Un regard cru mais pas abusé, amusé par sa douce folie mais fasciné par ce qu’il fait, Hunter S. Thompson est sans aucun doute un auteur à ne pas manquer.

Lola

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