Nico, femme fatale par Serge Féray

On a tout écrit, tout lu, tout dit sur Nico, sa vie et surtout sa légende. Petite fille du Berlin en ruines de l'après-guerre puis adolescente partie faire carrière à New York, Christa Päffgen devenue Nico sur les conseils d'un photographe amoureux, mannequin dans les années 60, actrice, égérie d'Andy Warhol dans le contexte hype de sa Factory, ex-chanteuse du Velvet Underground sur leur légendaire premier album puis artiste solo, compagne et muse de Philippe Garrel et de son cinéma expérimental, héroïnomane, sex-symbol devenue au fil du temps junkie en perdition, oubliée puis ressurgie dans les années 80 en marraine du mouvement gothique... Une vie toute en cassures et en chute libre, finie en une mort absurde et dérisoire en 1988 sur la terrasse d'un hôtel à Ibiza, une mort en plein soleil pour celle dont l'œuvre entière symbolisera pour toujours le froid, les ténèbres et la glaciation. Un destin rock'n roll, comme tant d'autres ? Peut-être mais pas seulement.

Le livre de Serge Féray est un objet précieux, un objet rare. Fan de longue date de l'artiste, qu'il rencontra à plusieurs reprises dans les années 80 et à laquelle il consacra en 1997 une première étude intitulée Nico in Camera, Féray livre ici le travail d'une passion et presque d'une vie entière, une recherche poussée qui synthétise et souvent contredit ou nuance l'histoire « officielle » relayée par les médias, notamment un film comme Nico Icon, considéré jusque-là (à tort) comme le document de référence sur le sujet. Surtout, il aborde pour la première fois ce sur quoi tout le monde faisait l'impasse : la musique et surtout les textes. L'ouvrage est donc une analyse en profondeur d'un univers bien spécifique qui jusqu'ici demeurait peu accessible pour de multiples raisons (discographie éclatée avec une certain nombre d'albums longtemps introuvables, multiples versions des mêmes chansons, sans parler de la volonté expresse de Nico de ne jamais imprimer les paroles sur les pochettes afin de préserver jusqu'au bout le mystère). Bref, on découvre un monde fascinant, bien loin des clichés de type Paris Match auxquels nous étions habitués, pour nous plonger au contraire dans les tréfonds d'une certaine culture underground.

Le Grand Œuvre de Nico débute en 1968 avec The Marble Index, premier album qu'elle revendique pleinement après un Chelsea Girl commercial qu'elle renie aussitôt terminé. Dominé par un harmonium erratique et un chant hautain et lugubre, le disque glace par son ambiance autant que par ses mots cryptés, hermétiques, habités par une angoisse et une solitude infinie. Album terminal et suicide commercial, pur objet ésotérique, totalement en avance sur son époque, The Marble Index est une énigme à lui tout seul, dont la pochette dessine un nouveau visage de sphinx. Desertshore (1970) et The end... (1974) enfoncent le clou, composant une « trilogie alchimique » qui pose à elle seule toute la base de la dark folk de Current 93, Death in june, Sol invictus, etc. Car c'est ici que se trouvent pour la première fois tous les marqueurs de l'Apocalypse culture anglo-saxonne : références constantes à Charles Manson, à Andreas Baader, à la guerre et au nazisme, tissées au cœur d'un entrelacs littéraire et poétique renvoyant à la mythologie antique et médiévale et à l'histoire de la vieille Europe. Une nouvelle forme de romantisme allemand qui ne rencontre, à l'époque, qu'une totale incompréhension. Moment révélateur, c'est au moment où elle touche le fond de la misère matérielle que « Miss Death Trip » trouve son zénith artistique : un concert mythique qu'elle effectue le 13 décembre 1974 dans la cathédrale de Reims avec Tangerine dream, et qui se termine par l'excommunication des musiciens et (paraît-il) la re-sanctification du lieu considéré comme profané. Du gothique avant l'heure.

Et de gothique il est bien question quand Nico refait surface sept ans plus tard avec Drama of exile, tentative avortée de come-back avec une formation cold wave. Elle n'est plus alors que l'ombre d'elle-même, ravagée par la drogue et l'alcool, flouée par des labels mal intentionnés et condamnée à des tournées interminables pour se payer ses doses. Elle semble retrouver un second souffle à Manchester avec le manager Alan Wise et surtout le groupe synthétique The Faction, avec qui elle enregistre son dernier album studio, Camera obscura, qui contient ses ultimes perles. La suite est connue, avec le beau chant du cygne du concert Fata morgana et l'exil final à Ibiza, où elle meurt d'une chute de vélo suite à une insolation.

Serge Féray retrace donc une histoire riche en anecdotes souvent tragi-comiques, dressant le portrait d'un personnage tour à tour touchant et inquiétant, sans jamais ignorer ses moments de faiblesse voire de franc ridicule. Impossible en effet de cerner la vraie personnalité de Nico, parfois mythomane invétérée, alternant opportunisme et inexplicables actes manqués, beauté fatale qui disait haïr la féminité et dont l'image a peu à peu pris le pas sur la réalité. Impossible de savoir quel fut l'élément déclencheur qui fit d'une simple cover-girl dans des pubs pour du cognac cette pythie wagnérienne vêtue de noir invoquant la fin du monde. Le souvenir des ruines berlinoises et des opéras de son enfance ? Ou celui de cette autre enfance ignorée, celle de son fils Ari dont elle attendra toujours et en vain la reconnaissance paternelle ? Le mystère reste, une nouvelle fois, entier et c'est aussi ce qui fait la beauté du livre de Féray, de ne pas se terminer sur une note définitive mais sur un paragraphe ouvert, adieu émouvant qui clôt ce pudique acte d'amour.

Sébastien

Titre: Nico femme fatale
Auteur: Serge Féray
Sorti chez : Le mot et le reste en février 2016

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