Lectures qui dérangent et qui démangent : Souviens toi des monstres de Jean-Luc A. D'Asciano

Des monstres, il en est sous toutes les formes. Des beaux et des pas beaux, des poilus, des dentus, des écailleux. Des cauchemars. Et souvent, n’est pas monstre qui l’on croit. L’entité « monstre » est utilisée comme tremplin à évoquer la peur de l’autre, le mal du monde. Mais également catharsis de la culture du monstre caché sous le lit, celle des bestioles qui sortent la nuit pour effrayer grands et petits. Souviens-toi des monstres de Jean-Luc A. D’Asciano s’embarque dans un subtil mélange de tous ces archétypes en travaillant chacun de ces points chapitre après chapitre.

Tout d’abord, la présentation du monstre : Gabriel. Gabriel n’est pas monstre seul, Raphaël partage avec lui la vedette. Gabriel est monstre car faisant partie du même corps que son frère Raphaël. Différents, ils font peur dès la naissance. Frères siamois avec deux têtes, deux bras et trois jambes. Jean-Luc A. D’Asciano installe un jeu poétique sur la structure de son récit liée à la charpente de ses personnages : Gabriel et Raphaël étant un au lieu de deux, avec deux bras et trois jambes au lieu de quatre ; il présentera son monde en interrogeant le nombre. Ainsi, le premier frère a été nommé pour le différencier du deuxième arrivé, puis le second pour le nommer suite à la naissance du troisième, et ce dernier eut un nom grâce à l’apparition du quatrième. Ils fabriquèrent un costume adapté à leurs petits frères pour deux de leurs huit bras, pour trois jambes du haut de leurs huit jambes. Leurs différences sont poésie.

 

Si leur beauté n’apparaît pas tout de suite aux autres protagonistes, ils apprendront à convaincre grâce à leur talent : le chant. Leur chant, comme un écho qui résonne d’une conscience à l’autre des deux frères, est beau, pur, comme l’envie de vivre qui les anime. De leur chant découlent des événements qui deviendront expérimentations pour leurs frères et une barrière de plus à leur relation avec le reste du monde.

Le sentiment de non appartenance au commun des mortels s’amoindrira lorsqu’ils seront accueillis là où tout le monde peut être accueilli : une maison close. L’auteur étaiera ces personnages d’une innocence enfantine face à la sensualité des corps et leur donnera un répit face à l’absurdité et la monstruosité du monde. Ces pages permettront dès lors de lier la perversité de l’autre et la découverte de l’expression sensuelle dans un lieu sain pour un corps sorti de l’imagination du malin. Des scènes libidineuses à huit mains continueront le jeu des nombres initié par la naissance de nos enfants siamois.

Enfin, le récit s’ouvre à la monstruosité du monde dans un théâtre dantesque. S’amusant à lier mythes religieux à une guerre où les réels monstres sont révélés, Jean-Luc A. D’asciano agence ses scènes comme sur scène en affublant ses protagonistes de gestes théâtraux et étudiés comme s’ils faisaient partie d’une grande farce. Entre fable maléfique et poésie dramatique, Souviens-toi des monstres promeut la monstruosité pour mieux la faire jouer.

Lola

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