Le Grand Marin par Catherine Poulain

Holiday on ice

Pêche à mort

Une paire de grosses bottes caoutchouc percées, des pulls informes, des vestes récupérées au hasard des poubelles, une doudoune qui laisse échapper son duvet et une éblouissante tenue de travail en toile enduite orange : c'est l'habit de lumière qu'endosse Lili pour entrer sur la scène glaciale du Grand Nord, point de fuite autour duquel se construit "Le grand marin".
Ce récit de pêche est un récit de suicide. On comprend que cette course au poisson dans les mers glaciales de l'Alaska est un galop désespéré vers la mort ; à chaque seconde Lili espère la manquer et l'atteindre.  "Et si je me faisais passer pour morte ?" demande-t-elle ainsi, dès la page 29 à Ian, un marin qui l'héberge en attendant qu'elle trouve à s'embarquer sur un bateau de pêche. "Ils pleureront, ils penseront que ça a dû être très froid au moment du plongeon, et puis un jour ça ira mieux. Ils se diront que je l'ai un peu cherché... je leur donnerai une mort aventureuse, et au moins je serai casée, ils n'auront plus à s'inquiéter pour moi. Et personne ne m'attendra plus jamais enfin." Tout est dit, l'urgence de la fuite, le désir de rupture avec ces "ils" dont nous ne saurons presque rien (à peine localisés géographiquement dans un "Manosque-les-plateaux, Manosque-les-couteaux", quitté un jour de février), sinon qu'ils représentent déchéance, refus de l'ailleurs, de l'espoir, de l'action, de la vie.
L'exil choisi, de New-York à Anchorage puis sur l'île de Kodiak, au bout du bout de l'Amérique fonctionne évidemment comme un parcours, une errance qui fait de la perte la nécessaire étape du retour à soi. "The destiny of me", proclame en exergue un poème de Walt Whitman. Drôle de destin cependant, ce rêve de pêche à la morue, pêche à mort camouflée sous ce nom presque cocasse.

"Are you a runaway ?"

Partie de rien, avec rien, ou presque, la jeune femme entre dans un univers que parcoururent avant elle Jack London et Herman Melville : le grand froid, la bière, la vodka, le rhum, les cigarettes, les mains abîmées, les nuits d'une heure sur le sol de la salle des machines, la fatigue, la brutalité du monde et des hommes, la chaleur aussi, l'entraide, aussi ambiguë soit-elle, autant de figures de l'épreuve qu'elle s'impose. La lutte, l'effort, le risque la gardent en vie, et font d'elle un membre de cette société essentiellement virile et paumée. Outcast, indésirable, intouchable, non-identifiable ("Are you a runaway ?", "Are you a chicano? You look like a chicano." lui demande-t-on), elle obtient, au prix d'un insensé combat avec une langue qu'elle parle et comprend mal, des codes sociaux qui lui échappent, un machisme insupportable de bonne foi et toutes sortes d'accessoires de pêche au nom mystérieux pour le profane (très complet et indispensable lexique en fin d'ouvrage), une place au sein de l'équipage, une vraie couchette dans une cabine, un abri de quelques nuits dans le "shelter" du frère Francis et le droit de se saoûler, vissée sur le haut tabouret d'un bar, entourée de marins et de clochards.

"Idiot fishes"

L'intoxication est une dimension omniprésente de la quête de la liberté ; les "poissons idiots", dont l'épine dorsale cache un venin mortel – et qui manque emporter l'héroïne – forment avec le tabac, le mauvais whisky en bouteille plastique, les vapeurs de peinture et de gas-oil, le pop-corn et la crème glacée le poison de cette vie "on the edge" (le nom que les marins donnent à la pêche dans ces eaux froides et dangereuses). Prise dans la frénésie de la capture de milliers de flétans, Lili déchire, éventre, et ne peut s'empêcher de manger "le coeur palpitant", cru et sanguinolent de cet étrange gibier gluant sous les regards horrifiés d'un équipage pourtant composé de durs-à-cuire, qu'elle a déjà écoeurés en mangeant,à peine arrachées aux entrailles, les laitances des morues femelles. S'empoisonner, une autre manière d'achever le parcours, rendant inutile l'excursion finale qu'elle prévoit depuis le début : "J'irai à Point Barrow quand la saison sera finie". Point Barrow, le point le plus septentrional de cette côte, où il n'y a rien à faire sinon "se jeter de la falaise" et, encore une fois, disparaître.

"A Anchorage et Hawaï. Ou n'importe où."

Mais il n'est pas si facile d'échapper à la vie. Visage couperosé, yeux et barbe dorés, corps massif, indestructible, surgit "le grand marin", amour mutique qui rêve de la chaleur d'Hawaï entre deux cuites d'anthologie. Il efface l'ennui de la défonce provinciale de Manosque-les-plateaux, il balaie les peurs et le refus de l'abandon.Il s'inscrit dans une lignée familiale où tous les hommes s'appellent Jude, il a traversé les Etats-Unis avec un père représentant de commerce, il a appris à allumer des feux, à pêcher dans les rivières et à se battre. Il est l'Amérique poussée dans ses retranchements: l'Alaska ou Hawaï. Lili est pour lui l'inespérée, il l'aime, il veut l'épouser, il veut la posséder. Elle est fascinée, bouleversée, ensevelie dans la toison rouquine de "l'homme-lion". Elle ne mourra pas, elle repartira pour une campagne de pêche, sans lui, qui l'attend, "toujours", lui écrit-il. Ainsi se termine le récit, sur une ouverture équivoque, suggérant malgré tout que la mort est l'horizon à atteindre. Le grand marin figure le bout du monde, la pointe extrême du  débarcadère de l'angoisse où Lili veut aller mourir.

Joy

A suivre Lili à la poursuite d'elle-même, on a un peu laissé de côté toutes les autres femmes de Kodiak ; car comme toujours, un monde d'hommes, cela ne veut rien dire. Quand il ont passé des semaines à manger "les saucisses qui baignent dans leur huile, les haricots rouges trop sucrés,le riz collant" que leur prépare le cuisinier du bateau, les hommes reviennent. Et on comprend bien que le monde de Kodiak repose sur les femmes, les "Joy", prénoms que portent les trois (!) serveuses du bar : Joy l'indienne, Joy aux cheveux rouges, et "la grande Joy, qui est très grosse". Et si on reconnaît la ténacité, le courage de l'héroïne, on reste perplexe devant l'ambiguïté de sa posture ; une femme qui se fait une place dans un monde d'hommes en adoptant sans vraiment le questionner, un modèle de virilité tout en muscles et en bière.
La peinture de cet univers, dans un style efficace, prosaïque – quelques embardées lyriques discutables cependant, notamment dans le récit des scènes de sexe- et souvent drôle pousse à tourner les pages ; le récit documentaire est convaincant, riche et sensible ; mais on y cherche en vain le souffle, l'invention qui rendraient la grandeur de cette quête.

"Et maintenant de petits oiseaux volaient en criant au-dessus du gouffre encore béant, une blanche et morne écume battait ses flancs escarpés, puis tout s'affaissa, et le grand linceul de la mer roula comme il roulait il y a cinq mille ans." (Herman Melville, Moby Dick)

Anna

Titre : Le grand marin
Auteur : Catherine Poulain
Editions : L'Olivier
Rubrique : récit de voyage, prix Nicolas Bouvier, ça caille, et éventuellement...

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon