L'aile brisée par Antonio Altarriba

Faute des mères

Après avoir consacré au souvenir de son père un premier livre, Antonio Altarriba se souvient de sa mère, Petra, furtivement évoquée dans "L'Art de voler", dont on percevait cependant à quel point elle avait été une figure essentielle pour les deux Antonio, le père et le fils, tous deux indéniablement soumis bien que de manière très différente, au pouvoir muet et s'ignorant lui-même d'une mère et d'une épouse. "L'Aile brisée" est donc une suite,ou, plus exactement, le pendant d'un diptyque célébrant  la mémoire des parents.

Comme deux blasons de l'Espagne du 20ème siècle, deux faces d'une nation problématique, Antonio et Petra illustrent l'union paradoxale et destinée à mal se terminer de la droite et de la gauche, de dieu et du néant, de l'ordre et de la liberté, de la révolte et de la soumission.

Dans la préface de ce récit, Antonio Altarriba affiche la louable intention de vouloir donner vie à ce qui n'existe pas dans une Espagne catholique, fasciste et ultra-conservatrice : une femme.
De même que le suicide de son père avait rendue nécessaire l'écriture de L'Art de voler, c'est à l'agonie de sa mère qu'Altarriba fait débuter sa recherche sur cette inconnue si proche. Il constate avec stupeur que cette vieille femme alitée ne peut bouger son bras gauche ; que ce bras est immobile depuis toujours ; que ni lui, ni son père, ni aucun de leurs proches ne s'est aperçu de cette infirmité. Et que Pétra n'en a jamais parlé, qu'elle l'a au contraire camouflée de son mieux.
Remontant le cours de ce silence, Altarriba reconstruit une vie d'embûches et de lutte, de travail, d'abnégation et de frustration.

Petra au bras cassé, Petra qui coûta la vie à sa mère en naissant, Petra que son père voulut assassiner, Petra esclave de ses frères, Petra employée de maison d'un général royaliste, Petra la presque vierge (un viol et un enfant résument sa vie sexuelle), Petra en prières Petra amoureuse sur le tard, Petra empoisonnée (? ) par les bonnes soeurs : la litanie des épreuves surmontées permet quelques gros plans éclairants sur une société nauséabonde. L'évêque confit de dignité s'endormant pendant la confession, le castelet de Damian abritant  les représentations de théâtre lyrique et bouffon, la cave à charbon où la famille dans la débine est obligée de se replier quelques années, et dans laquelle Petra installe un rideau pour imaginer la fenêtre absente, les ragots empoisonnés des pensionnaires de la maison de retraite, les disputes violentes des soeurs si compassées pourtant quand elles marchent dans les couloirs. Ce désir d'exactitude et de nuances se heurte cependant à un
dessin toujours pesant ; la narration linéaire offre parfois un éclairage intéressant, mais déceptif : on lit le récit loupé d'un destin manqué.

Vécu comme le contrepoint du parcours d'Antonio, le père malgré tout héroïque, le récit véhicule  toujours la vieille idée que la  femme accomplit un destin quand l'homme, bon an mal an, opère, lui, des choix de vie. Les deux personnages, appartenant à la classe populaire s'élevant difficilement vers la classe moyenne, sortent néanmoins victorieux de cet hommage filial ; gens simples, à qui il est toujours bon de donner vie sans mépris, ils sont le visage de l'Histoire.

Anna

Auteur : Antonio Altarriba
Dessin : Kim
Editeur : Denoël
Rubrique : mater dolorosa, Espagne, employée de maison, inoubliable bande-son pour une dénonciation impitoyable et en finesse de l'époque franquiste., à offrir à sa maman si on est un peu en retard et si elle n'est pas du genre à prendre tout de travers.

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