La guerre des Sambre

BD mythique des années 80, Sambre s'est développée sur trois décennies en une saga colossale, sans équivalent dans l'histoire des « arts graphiques », et dont on est apparemment encore loin de voir la fin. La sortie récente du tome 2 du cycle Maxime et Constance, troisième à ce jour de la série parallèle La guerre des Sambre, arrive à point nommé pour revenir dans l'ordre sur la genèse de ce monument.

En 1986, Bernard Hislaire n'est encore qu'un transfuge de Spirou, se détachant de la BD humoristique dans laquelle il a jusqu'à présent toujours évolué, sous l'ombre de Franquin. Les deux derniers volets de Bidouille et Violette, sa première œuvre majeure, ont suscité la controverse au sein du magazine, choqué par leur poésie oblique, introspective et érotique, pas vraiment en phase avec l'image de marque de la maison. Éjecté d'un milieu dont il se considérait pourtant comme un simple artisan, Hislaire doit se réinventer pour survivre, viser un public adulte en créant de nouveaux personnages, moins abstraits, plus confrontés au passage du temps. Associé avec le scénariste Yann Lepennetier, autre dissident de la boite, sous le pseudonyme de Balac, il publie dans les pages de Circus les premières planches de quelque chose de nouveau et d'inattendu. Mot-valise entre « sang », « cendre » et « sombre », ce simple nom, Sambre, annonce quelque chose de différent de tout ce qui se faisait à l'époque. Réaliste et historique, oui, mais pas seulement.

Dans la France du XIXème siècle, une famille de la bourgeoisie rurale vient de perdre son patriarche, un homme rongé par la folie, persuadé qu'une malédiction séculaire pesait sur son nom. Il laisse derrière lui un manuscrit, « La guerre des yeux », où il annonce la destruction de sa lignée par la venue d'une femme aux yeux rouges, marque d'une haine vengeresse remontant à la nuit des temps. Bernard, le plus jeune fils, rencontre Julie Saintange, fille de prostituée, avec qui il va vivre un amour fatal.

Ciel bas et lourd, paysages désolés, maisons post-gothiques, cimetières et pierres tombales, Yslaire, puisque c'est son nouveau nom, se réapproprie l'héritage du romantisme le plus noir. Amateur de belles lettres, de théâtre shakespearien et de peinture classique, il impose un ton inédit dans une BD franco-belge qui privilégiait jusque-là l'aventure et l'action, répugnant à faire dans le lyrisme. Ici, au contraire, on plonge dans un univers d'une mélancolie extrême, d'une passion exacerbée qui, contre toute attente, va trouver des milliers de lecteurs dont, chose rare, beaucoup de lectrices. Car c'est une autre singularité de Yslaire : une sensibilité féminine peu commune, presque inconsciente, qui confère à ses héros masculins un côté étrangement androgyne, angélique au sens mystique du terme, face à des femmes magnifiées, figées dans des portraits à la fois sensuels et lointains. Bien qu'il s'en défende, le dessinateur recherche à chaque case un idéal de beauté plastique dans une sorte de quête fusionnelle, quasi alchimique.

« Je veux une histoire d'amour. C'est mon obsession, une histoire d'amour qui finit mal... J'ai envie de plonger dans une tragédie qui serait placée dans un cadre historique pour me ramener à cette littérature du XIXème que, enfant, j'avais découvert dans la bibliothèque de mon père.... (…) La séquence finale de Robin des bois, celle du bain de sang de Marianne, je l'ai relue dix fois et j'ai pleuré à chaque fois. (…) Je voulais faire une BD qui provoque le même effet ». (La légende des Sambre, entretien avec Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest, Glénat)

80000 exemplaires vendus et plusieurs prix récoltés, un succès éclair qui déstabilise les deux créateurs de Sambre, qui se séparent en raison de « divergences artistiques ». Par la suite, Yslaire ne lâchera plus son rôle de scénariste attitré, faisant sienne une création qu'il veut autant littéraire que graphique. Il va désormais travailler dans des conditions exceptionnelles pour la profession, sans limites de temps et avec un final cut sur le résultat final.

Je sais que tu viendras..., le tome 2, fait d'emblée rentrer la série dans une autre dimension. Fruit d'un travail de reconstitution historique phénoménal et d'un scénario de 200 pages (!), il déploie une ambition démesurée qui ne se satisfait déjà plus du simple format BD. Yslaire, qui refuse désormais tout travail collaboratif, s'y octroie le rôle du créateur omniscient, à la fois auteur et concepteur, se rapprochant de plus en plus d'un modèle pictural allant de Delacroix à Courbet et procédant par multiples retouches, par essai et échec. C'est à ce moment qu'il acquiert au passage une réputation de mégalomane égotiste, installant une relation d'attente permanente avec son éditeur Glénat ainsi qu'avec son propre public. Mais le pari est, une fois de plus, gagnant. L'intrigue se déplace à Paris, déployant une amplitude romanesque vibrante. Sambre devient une épopée grandiose brassant les références littéraires, Victor Hugo en tête, où la grande Histoire s'inscrit en toile de fond d'une passion absolue et désespérée.

Révolution... Révolution... enfonce le clou, porte à son paroxysme cette « mythologie adolescente qu'il faut pousser toujours plus loin, jusqu'au bout ». Enfant de la contre-culture hippie, Yslaire fait des barricades de 1848 le symbole de l'utopie libertaire, accumulant dans un final cathartique de moments de plasticité pure hérités du cinéma. Mais le tome 4, sorti en 1996, montre la chute des idéaux, à la fois sur le plan individuel et collectif. Bernard et Julie, les amants séparés, s'avèrent en fait des êtres névrosés, condamnés par leurs propres illusions et par leurs pulsions suicidaires. Le mélodrame des premiers albums s'efface pour laisser place à la tragédie, amorçant le début d'un nouveau cycle et de nouvelles thématiques.

De 1997 à 2001, Yslaire interrompt la série pour se lancer dans le projet XX e Ciel, s'immergeant complètement dans le multimédia. Sambre redémarre en 2003 avec Maudit soit le fruit de ses entrailles, qui après la mort de son héros dans le tome précédent, narre l'évolution de son fils Bernard-Marie, élevé par sa tante dans la lugubre maison familiale et appelé à poursuivre la malédiction qui pèse sur sa lignée généalogique. L'album marque le début d'une nouvelle phase dans la vie et l'œuvre de son auteur, désormais quadragénaire, père de famille et féru de psychanalyse. Le romantisme noir de Hugo s'efface au profit de celui, plus ambigu, de Stendhal et de Flaubert. Au niveau plastique, Yslaire modernise son approche sans jamais renoncer à son perfectionnisme rigoureux. Toujours sans la moindre contrainte de parution, il attend 2011 avec de livrer La mer vue du purgatoire où Julie Saintange, échappée du bagne, tente de retrouver son fils en même temps que le fantôme de son amour perdu. A l'heure actuelle, il est difficile de dire si Sambre, qui est censé au final s'étaler sur trois cycles de quatre chapitres chacun, soit un total de douze albums sur les six parus à ce jour, arrivera un jour à son terme.

Mais c'est en parallèle de la saga « classique » qu'a débuté une autre suite parallèle, sorte d'univers étendu où Yslaire se cantonne au rôle de scénariste pour confier le dessin à des collaborateurs. La guerre des Sambre amplifie donc le propos en remontant à rebours l'arbre généalogique de la famille pour revenir à la source de sa malédiction. Projet démesuré encore une fois, où l'auteur se mesure à un autre modèle littéraire, Zola et ses Rougon-Macquart. On retrouve la même structure que les œuvres précédentes, chaque cycle se focalisant sur une génération précise incarnée dans un couple à la destinée funeste, dont l'amour désastreux annonce celui que vivront leurs descendants. L'enjeu narratif est de taille, de même que le risque de voir les histoires s'enfermer dans un schéma répétitif.

Le premier cycle, Hugo et Iris, dessiné par Bastide et Mezil, à la tâche difficile d'être à la fois la préquelle directe de Plus ne m'est rien tout en faisant le lien avec les deux derniers tomes en date, dévoilant le mystère sur le destin de Hugo Sambre ainsi que sur la genèse de son ouvrage « La guerre des yeux », objet de malheur de sa famille. Le premier album met ainsi en image le récit que faisait Horace Saintange dans Faut-il que nous mourions ensemble : un accident dans une mine de cuivre met à jour une nécropole préhistorique dans laquelle des crânes incrustés de pierres précieuses semblent attester la croyance primitive en un démon féminin aux yeux rouges. Obsédé par sa découverte, qui reprend les théories scientistes et anthropologiques de son temps, Hugo voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Iris, mi-actrice mi-courtisane, qui semble incarner sa nouvelle Némésis. Changement de dessinateur oblige (même si Yslaire supervise étroitement le résultat final), La guerre des Sambre innove par un style moins tranché, plus velouté et ce malgré une palette de couleur toujours aussi restreinte, rouge, ocre et noire, la facture indissociable de la saga. Le scénario accentue encore l'atmosphère morbide, voire carrément perverse de certaines situations, déterminé semble-t-il à aller toujours plus loin dans la noirceur, suggérant l'idée que toute quête originelle n'est qu'un saut perpétuel dans l'abîme.

Werner et Charlotte, dessiné par Marc-Antoine Boidin, saute deux générations en arrière pour nous ramener au « Premier degré d'ascendance » de la dynastie, soit en 1768. Changement de décor, donc, mais toujours la même guerre et, bien sûr, toujours une histoire d'amour malheureuse. A une différence près toutefois : Yslaire se détache de son gentil couple d'adolescents purs et innocents, ici pas loin de la niaiserie, pour mettre en avant leur parfait opposé en la personne de la Comtesse Jeanne-Sophie de Sambre, personnage parmi les plus sombres et nihilistes qu'il ait jamais créé. Une manière de se détacher de l'étiquette « fleur bleue » qu'on lui accole régulièrement depuis Bidouille et Violette ? Peut-être, mais toujours est-il que ce cycle est le plus apocalyptique de la série. Libertinage, inceste, messes sataniques et autres déviances très XVIIIème, avec Les Liaisons dangereuses de Laclos en modèle assumé, une dose de folie en plus. Le climax du tome 3 s'achève dans une holocauste dont un enfant s'apprête à naitre, porteur à nouveau des gênes fatals.

Le dernier cycle en date, Maxime et Constance, reprend les choses à ce stade. Fils bâtard né d'une aristocratie déchue, Maxime grandit dans une famille décadente gouvernée par un beau-père tyrannique. Tourmenté et déjà porté par des pulsions sadiques, il séduit et s'attire la pitié de la gent féminine, dans un engrenage de désir et de manipulation qui va enclencher le début d'une mécanique infernale. Comme à son habitude, Yslaire fournit un travail de reconstitution historique sans faille, faisant intervenir les figures de Marie-Antoinette et de Robespierre. Il le fait pourtant avec un cynisme politique assez nouveau chez lui, suggérant à demi-mot que l'idéal de justice élève des vipères dès le berceau, et que c'est de la bonté morale que le mal se nourrit. Un écho de la société contemporaine ?

Le tome 2 qui vient de paraître poursuit dans cette lancée. Hiver 1781. Après avoir tué son beau-père, qui lui a prêté avant de mourir une âme encore plus noire que la sienne, Maxime vient d'être acquitté par la justice et tente par tous les moyens de récupérer son rang de noble. Mais la révolution française se profile, annonçant la chute de cet ordre social corrompu. On retrouve une seconde fois l'idée force de Sambre, ce aller-retour permanent entre la « petite » et la grande Histoire. L'œuvre est visuellement toujours aussi somptueuse et le sang toujours omniprésent, matérialisé en des images d'une poésie macabre, tel ce nouveau-né pleurant des larmes écarlates. Reste que, pour la première fois, on a une sensation de redite et d'essoufflement. Le final annonce un dénouement au tome 3 qu'on espère aussi spectaculaire que celui qui clôturait Faut-il que nous mourions ensemble. On peut en tout cas toujours y croire.

Yslaire est aujourd'hui un artiste universellement reconnu, un des plus chers aussi en ce qui concerne les ventes de planches originales. Sacré Chevalier des Arts et Lettres et courtisé par tout le gratin culturel, il est bien loin du dessinateur insolite qui couchait ses rêveries d'adolescent sur papier dans les années 70. Aussi passionnant qu'irritant, il lui reste sans doute beaucoup à créer. Si Sambre reste, du moins pour le grand public, son Grand Œuvre, on peut prier pour que le mythe qu'il y a déployé ne s'étiole pas sous son propre poids. Loin d'être un simple concept déclinable à l'infini, La Guerre des Sambre continue à prendre sa source dans une même sensibilité à fleur de peau, un même romantisme. Le sang doit continuer à couler.

Sébastien

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