I.G.H de J.G. Ballard

« Plus tard, installé sur son balcon pour manger le chien, le docteur Robert Laing réfléchit aux événements insolites qui s'étaient déroulés à l'intérieur de la gigantesque tour d'habitation au cours des trois derniers mois. Maintenant que les choses avaient repris leur cours normal, il constatait avec surprise l'absence d'un début manifeste, d'un seuil précis au-delà duquel leurs existences avaient pénétré dans une dimension nettement plus inquiétante. »

C'est par ce paragraphe glaçant, un des plus célèbres de toute l'histoire de la science-fiction, que débute I.G.H. (“Immeuble de Grande Hauteur” pour la traduction française, High Rise pour l'original), un des plus grands romans de J.G. Ballard, dystopie sur l'urbanisme de l'après-guerre mais surtout aboutissement d'une réflexion amorcée bien des années plus tôt dans une œuvre foisonnante toute entière vouée à la dissection des psychopathologies individuelles et collectives. Retour sur une œuvre visionnaire.

En ce milieu des années 70, Ballard a déjà pas mal de livres derrière lui. Il débute sa carrière dans les années 60 avec une série de romans post-apocalyptiques mettant en scène des catastrophes écologiques. Le Monde englouti , Le Vent de nulle part et Sécheresse dévoilent un auteur au ton nouveau, héritier de la psychanalyse freudienne et du surréalisme et dont le projet littéraire vise moins à raconter des histoires qu'à peindre des sortes de tableaux abstraits, images crépusculaires qui hantent le lecteur bien longtemps après le mot fin. Peu intéressé par les voyages spatiaux, il s'attache au contraire à un univers profondément terrestre dont la projection dans le futur va petit à petit s'amenuiser jusqu'à disparaître complètement. De la SF encore ? Oui, mais d'une autre manière.

I.G.H est le dernier volet d'une série de trois romans regroupés et réédités depuis sous l'appellation La Trilogie de béton. Crash et L'Ile de béton, les deux romans précédents ont déjà posé le cadre recréé par Ballard : une cité moderne, entièrement vouée à la circulation automobile, aux échanges déshumanisés et aux habitations concentrationnaires, en fait ni plus ni moins que le Londres post-industriel de l'époque à peine transfiguré. Mais là où I.G.H se singularise, c'est qu'il prend pour sujet un paradigme bien précis de cet urbanisme : l'immeuble collectif.

Le roman raconte la lente dégradation des rapports humains dans une immense tour de mille appartements répartis sur quarante étages. Tout y est pourtant basé sur la tranquillité et le confort : piscine, supermarché, école, salle de sports, banque, tout est déjà sur place, accessible à une population aisée qui trompe son ennui en buvant du champagne dans des réceptions entre voisins. Mais, sans raison précise, tout se détraque. Un chien est retrouvé mort dans le bassin, les installations sont dégradées, les voitures souillées sur le parking, un bijoutier est jeté du balcon du vingtième étage. L'horreur s'installe au fur et à mesure que les habitants, refusant de sortir, se barricadent chez eux. C'est le début d'une nouvelle société primitive, où les tribus s'entretuent pour la possession du territoire.

Bien que Ballard se soit toujours défendu d'être un pessimiste, il est difficile de faire plus noir que ce bouquin. Car il a pris pour cible un symbole bien précis, l'architecture utopiste d'après les années 50 dont La Cité Radieuse de Marseille conçue par Le Corbusier en 1947 était le prototype, avec ses barres de béton ultra équipées et pensées comme des paradis urbains. Avec une acuité peu commune, l'écrivain démonte ce rêve à l'aune du nihilisme des années 70, sentant la fin d'une civilisation uniformisée, matérialiste et consumériste. Il n'est d'ailleurs pas le seul à l'époque à faire ce constat : au Canada, un jeune cinéaste, David Cronenberg, vient de tourner Frissons, dont le scénario entretient avec I.G.H un mimétisme plus que troublant, avec son immeuble de luxe envahi par des parasites sexuels transformant les habitants en psychopathes. Même lieu, même épidémie. Une même manière de considérer la société policée comme un réservoir de pulsions darwinistes, ici inspectées au scalpel.

Ballard, avant d'être écrivain, a été étudiant en médecine, d'où sa manière froide et quasi scientifique d'observer un monde qu'il décrit dans une prose rigoureuse, typiquement anglaise et tirée à quatre épingles, qui en accentue l'horreur. Une horreur toujours clinique, psychiatrique même, décrite dans ses moindres détails comme dans un rapport d'autopsie. I.G.H est donc un livre inconfortable, dérangeant mais qui ouvre de manière paradoxale d'étranges portes sur des images oniriques inattendues. Une fin du monde qui évoque tout à la fois la musique de Throbbing Gristle, les tableaux de Salvador Dali et le cinéma d’Antonioni. Un auteur immense, un grand livre.

Sébastien

I.G.H
James Graham Ballard
1975

Vous pouvez lire par ici notre chronique sur High-Rise, le film adpaté du roman,

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