Histoire de la violence d'E. Louis

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"Reste calme Clara. Reste calme." : six citations pour faire l'Histoire de la violence.

1. "C'est ma soeur qui parle".

La soeur, Clara, raconte "l'histoire de la violence". Une brève histoire, un récit : celui d'une nuit de Noël vécue et racontée par Edouard, le frère. Il vit à Paris, elle vit dans un village du Nord, celui où ils sont nés tous les deux. Elle n'en a jamais bougé, elle a racheté la maison de la grand-mère. Il est étudiant à Normale Sup', elle est auxiliaire de vie. Il fréquente des gens intéressants, cultivés, connus dans le milieu universitaire. Elle évolue essentiellement dans son univers familial : son mari, son fils, la mère. Il parle "comme un ministre" (dit-elle, et dans sa bouche ce n'est certes pas un compliment). Elle dit "je mettrais ma main sur le feu", au lieu de "j'en mettrais ma main au feu" ; elle dit aussi "comme si que mon chien il avait la gale ou des puces", et précise après avec indignation que son chien, elle est désolée, "il est plus propre que ce qu'on sert à manger dans les restaurants en ville". Il est de gauche, elle vote F.N.

 

2. "Je suis caché de l'autre côté de la porte, je l'écoute..."

Elle raconte, Clara, la soeur. Elle raconte à son mari, qui ne parle pas, l'histoire qu' Edouard, le frère, lui a racontée, à elle. Lui, Edouard, il écoute sa soeur raconter son histoire à lui. Caché, il commente, en italiques, entre guillemets, parfois sans aucune marque de son intervention ; il corrige, il précise, il raille ; il s'agace et se met en colère contre elle, contre lui, contre la distance entre les deux versions de ce récit. En vérité, contre la distance entre les faits et le récit des faits, quel qu'en soit l'auteur.

 

3. "Ils veulent t'enfermer dans une histoire qui n'est pas la tienne"

Sa nuit de Noël, il l'a déjà racontée, deux fois, trois fois, dix fois : aux policiers qui ont pris sa déposition, aux infirmiers et aux médecins à l'hôpital, à ses amis, Didier (Eribon) et Geoffroy (de Lagasnerie). D'abord malgré lui, puis dans une logorrhée irrépressible, puis dans le déchirement et la culpabilité du délateur : "C'est votre truc à vous tout ce qui est arabe?" Le retournement de la culpabilité est violemment opéré par le racisme du flic qui prend la déposition. Dénoncer Réda, dire ce qu'il a fait, c'est valider le discours raciste, quitter la place de la victime pour devenir l'instrument de l'opression institutionnelle. Ce discours, cette posture, sont insupportables, insoutenables au sens propre.

4. "Toi je vais te faire la gueule."

Car l'histoire qu'il raconte, l'histoire de la violence, donc, la voici, par lui résumée en quatrième de couverture : "J'ai rencontré Reda un soir de Noël. Je rentrais chez moi après un repas avec des amis, vers quatre heures du matin. Il m'a abordé dans la rue et j'ai fini par lui proposer de monter dans mon studio. Ensuite, il m'a raconté l'histoire de son enfance et celle de l'arrivée en France de son père, qui avait fui l'Algérie. Nous avons passé le reste de la nuit ensemble, on discutait, on riait. Vers six heures du matin, il a sorti un revolver et il a dit qu'il allait me tuer. Il m'a insulté, étranglé, violé. Le lendemain, les démarches médicales et judiciaires ont commencé."

Encadré par ces deux phrases d'une incroyable banalité, prononcées par Réda : "Il a prononcé la première phrase "ça va? Tu fais pas Noël ?" ; "Tu es sûr que tu veux que je parte ? Je suis désolé. Pardon.", le récit déroule un fait divers, la séduction, l'émoi érotique et sexuel, et, plus profondément peut-être, le mélange des identités, des parcours sur plusieurs points similaires de deux jeunes gens si différents, les cris, la colère, les menaces et les insultes de Réda répondant au chuchotement amoureux d'Edouard, fasciné, hypnotisé, paralysé dans les 16 mètres carrés d'un studio devenu cage.

 

5. "Il aurait mieux fait de raconter tout ça à Reda pour le rassurer [...] il aurait compris qu'Edouard était pas si différent de lui".

C'est Clara qui parle, encore, et comme souvent, elle a le mot juste. Elle a bien compris que la vraie question qui se cache sous cette histoire n'est pas "qui a fait quoi ?" mais "qui est qui ?". Qui est ce frère qui a fui le milieu dont il est issu, sa région, sa famille, son enfance ; les vols minables avec les copains à l'adolescence, les survêtements Airness qu'il adorait, les gros mots, les blagues de mauvais goût – qui à l'occasion lui redonnent le sourire : "...et il réapprend à rire quand une femme, n'importe qui, elle va aux toilettes et qu'elle dit Je vais secouer ma salade...". Ce retour au pays natal le déçoit, aussitôt arrivé, il veut repartir. "Je crois qu'il veut repartir vite de peur de redevenir comme avant pour toujours." Il s'empêtre dans la culpabilité, la trahison de classe : "Tu sais que lui rendre visite te force à te confronter à ta cruauté, à ce que la honte te fait appeler ta cruauté. Tu sais qu'être avec Clara te force à voir ce que tu ne veux pas voir de toi, et que pour ça, tu lui en veux. Tu ne peux pas t'empêcher de lui en vouloir." Le face-à-face avec Réda rejoue ce trouble ressentiment. Si loin, si proche...

 

6. "La vérité est ce qui me consume, écrivis-je" (Imre Kertész)

Le récit se compose de 16 chapitres, clos par une longue citation d'un texte d'Imre Kertész Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas. L'impossibilité d'une écriture de la vérité. Au centre du livre, une pause, un intermède éclairant. Faulkner, Sanctuaire. Sublime roman du parcours de Temple Drake, fille de magistrat, tombée aux mains de moonshiners brutaux et hostiles, devenue entre les mains du terrifiant Popeye un jouet, une poupée déglinguée, violée, battue, exploitée, couverte de bijoux, de robes sophistiquées et de maquillage. Temple parvient à s'échapper, avant que l'emprise de Popeye sur elle soit totale. Elle court jusqu'à la route "qu'elle atteignit et suivit pendant une cinquantaine de mètres dans les ténèbres. Puis, sans le moindre arrêt, elle fit demi-tour, revint toujours courant vers la maison, bondit sur la galerie et retourna s'accroupir contre la porte au moment même où quelqu'un débouchait du corridor." ; la "volonté réelle de fuir", constate Edouard Louis, "a été ma réaction la plus tardive." Il n'y a pas eu besoin de violence pour faire partir Réda. Il a suffi de lui dire "Pars".

Voilà, l'enquête suivra donc son cours, la police scientifique viendra chercher des empreintes digitales et des traces d'ADN dans le studio. Edouard Louis se débattra encore avec sa peur et sa culpabilité. La force du récit ne se trouve pas là, pourtant. Bien plus que Réda, c'est Clara qui occupe l'espace, avec ses mots, son mari camionneur mutique, sa colère, sa mauvaise foi, sa perspicacité. Edouard Louis documente cette violence : la fracture de classe, l'arrachement à l'origine. Rien de neuf, on lui reproche souvent de manipuler les paroles de Clara, de mépriser son langage, de se donner le beau rôle. Peu importe, pour finir, c'est d'elle qu'on se souvient, c'est elle qui raconte, définit, décrit, explique la violence. Elle l'incarne, elle la nomme. L'histoire de la violence, c'est l'histoire de Clara ; bien au-delà du discours d'Edouard, c'est sa soeur qui parle : "Reste calme Clara. Reste calme.", comme elle dit.

Anna

Histoire de la violence
Edouard Louis
2016
240 pages
http://www.seuil.com/livre-9782021177787.htm

 

 

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