Double suicide manqué aux 48 cascades d'Akamé

Le titre du roman de Kurumatani Chokitsu (paru au Japon en 1998, et dont les éditions Vagabonde publient cette année la traduction) invite doublement à une méditation sur le rien, le néant, le vide ; Double Suicide manqué aux 48 cascades d'Akamé, titre de polar énigmatique et maladroit, annonce la couleur : échec, disparition, vacance de l'identité, dans cette image de la chute d'eau 48 fois répétée.

"Etre moi m'était intolérable" :
Polar sans enjeu, truands d'opérette, violence onirique installée au sein du rêve éveillé accompli par le narrateur : le roman entier peut se lire comme une divagation à l'intérieur d'une fantasmagorie mnésique ; de gare en gare, de station de métro en terrain vague, de couloirs sordides en chiottes puantes, Ikushima Yoichi éparpille son identité, parvient à exister le moins possible, à dresser une cartographie de l'imperceptibilité. Fuyant un statut de salary-man qui l'aliène, il constate lui-même la mauvaise foi de cette course à la poursuite de soi-même : "Mais je vivais jour après jour, poursuivant les annonceurs, dans l'angoisse d'être emporté loin de moi. Non que je fusse doté d'un "moi" particulièrement résolu. Je pensais bien que je n'en aurais jamais d'autre que celui-là, et en réalité ce moi aussi se fabriquait dans la relation avec autrui, c'était un moi qui prenait forme en respirant les discours inventés par autrui – bref, un moi incertain dont je ne savais pas jusqu'à quel point il m'appartenait en propre. Cependant même ainsi je redoutais qu'on me l'arrache ; mais derrière cette angoisse se dissimulait encore un autre "moi" misérable qui répugnait au fait même d'éprouver une angoisse de cette sorte. Etre moi m'était intolérable. Et pourtant ce moi était réduit à une chose insignifiante que le courant balaie." Etonnant comme la modernité peut laisser place en son centre à une absence d'époque, une sorte de vacuité temporelle où vient s'inscrire la déambulation du héros de Double suicide manqué aux 48 cascades d'Akamé. Publié en 1998, le roman situe son intrigue dans les années 80, mais le narrateur est chaussé de socques, porte les cheveux rasés et s'il n'allait tout à coup passer un coup de fil à la cabine téléphonique en bas de chez lui, on pourrait croire qu'il est le huitième des sept samouraïs, égaré dans un univers urbain où rien ne laisse deviner qu'Atari vient d'inventer le synthétiseur. Spécialiste de Kafka, l'auteur installe un univers qui évoque Le Lézard noir, d' Edogawa Rampo, dans lequel l'humour, le sexe et le doute ontologique creusent leur sillon profond et sinueux.

Une chambrette de quatre tatamis et demi :
On sait alors que cette promenade fatale aux cascades d'Akamé ne sera que la métaphore des fluctuations de ce moi au gré du courant qui le balaie. De station en station, train de banlieue, métro, épreuve initiatique, chaque paragraphe nous entraîne vers l'achèvement du parcours, avec l'aiguillon de l'incertitude ; Monsieur Ikushima, comme l'appellent les autres personnages, ne maîtrise rien de ce qui lui arrive (d'ailleurs lui arrive-t-il vraiment quoi que ce soit ?), et nous sommes toujours à la merci de l'imprévisible.Les instruments de la passion de ce parcours christique d'abandon de la matière (morale en moins, bien sûr, on est au Japon) sont simples : "une planche à découper, un tranchoir, des couteaux fins, des piques de bambou". Pour guider le héros sur ce chemin d'un enfer minimaliste, la Seiko, "patronne de l'Igaya", un boui-boui sans charme, enfer à la taille d'une chambre ; mi-cow-boy, mi-geisha, elle rudoie son locataire, parle cru et ne cache rien de ses désirs ni de son passé :
"- Moi, j'avais vingt-sept ans à la fin de la guerre.
- Ah.
- A l'époque, je vivais à Kishiwada, mais je suis partie tout de suite à Osaka, le bon âge pour être pam-pam girl de l'armée d'occupation.
Je tressaillis.
- Et alors ? T'en fais une tête, tu n'as jamais vu de pam-pam ?
- ...Non.
- Je suis rentrée à Kishiwada chez mon père en serrant l'argent que j'avais soutiré aux Américains, j'avais des hauts talons rouges. Oui, les hauts talons aussi je me les étais fait payer par un Américain. Et qu'est-ce que tu crois que mon père m'a dit ?
- (...)
- T'es bien chaussée. C'est tout
."
Reclus dans cette chambre, le narrateur confectionne interminablement des brochettes destinées au restaurant de sa patronne ; ses maladresses ("Par manque d'habitude, au début, je ne savais pas mesurer la poussée, et c'est souvent que la pointe des brochettes s'enfonçait dans mes doigts. Tous ces cadavres d'êtres vivants : leur graisse qui me collait aux mains avait une odeur de bain de sang.") s'entrelacent aux cris, aux soupirs, aux mouvements des ses compagnons de déroute, habitant les chambres de ce couloir intérieur. "Un couple d'un certain âge" dont il perçoit "les accouplements obscènes", un tatoueur aux yeux injectés de sang, un petit garçon délaissé et têtu, et, surtout, une femme qui le fascine au premier regard, Ayachan, surnommée Aya. Quand il décrit sa rencontre avec elle, on imagine volontiers Romy Schneider pétillante et mélancoliquement sexy face à cet homme qui, comme K., le héros du Procès de Kafka, a le regard perçant de l'homme en proie à l'angoisse : "Une jeune femme qui réglait sa consommation au moment où nous poussions la porte s'est écriée tout à coup :
- Ah, petite mère, je vous remercie pour l'autre jour.
Puis toutes deux entrèrent dans une conversation dont le contenu m'échappait. "Mon frangin m'a de nouveau écrit, disait la jeune femme, je l'avais pourtant recommandé à Hiroshima auprès de Monsieur Shirai..." Et dans l'intervalle, bien sûr, elle lorgnait vers moi. Je l'observe à mon tour. Une si jolie fille, on  a peur de la regarder. Des yeux étincelants, un éclat de rapace. Je détourne mon regard.
Mais dans le mouvement des yeux qui se détournent, je la saisis tout entière. Rapide elle devine ce qui se passe, d'un geste discret de la main droite elle se couvre la poitrine, me jette à nouveau un regard, baisse les yeux. Et au moment où elle baisse les yeux, quelque chose de sombre qu'on dirait caché en elle transparaît alors sur son visage. [...] Je me tourne de côté. Mais comment ne pas voir sa beauté et ses cheveux noirs odorants ?
"
Dans ce premier coup d'oeil, on saisit tout ce qu'il y a à savoir de ce personnage, tout ce que nous saurons et tout ce que nous n'apprendrons jamais, car ce "quelque chose de sombre", s'il trouve un début d'explication dans l'intrigue policière qui sous-tend le monologue intérieur du narrateur, demeure le point focal du récit, du désir du héros, jamais vraiment élucidé, pas même par une isssue fatale à laquelle pourtant on s'attend à chaque ligne.

Karyōbinga
Car Ayachan est le phénix, l'ange déchu, visage terrifiant que l'on découvre peu à peu, sorti de l'ombre. Fuyant une mafia à laquelle son frère l'a livrée, elle ouvre la possibilité d'une course sans fin :
"Il faut fuir, emmène-moi!
- Hein ?
Ayachan me regardait en se mordant la lèvre inférieure.
- Où ?
- Hors de ce monde
."
Nul romantisme mièvre dans cette proposition ; Ayachan ne craint rien ni personne, son tatouage le proclame : "Ayachan était couchée à plat ventre avec les ailes du phénix entièrement déployées sur le dos. Je vis que ce phénix avait tête humaine et corps d'oiseau.... Sa bouche crachait une suite de mots comme tracés en lettres de feu.
- Une fille comme moi qui a grandi dans le quartier des chiffonniers d'Ama. Au milieu des ordures... alors tu vois, les fleurs de lotus... c'était pas vraiment mon rayon. N'empêche qu'avec ce tatouage, j'ai su vraiment qui j'étais. Moi, j'ai été nourrie à la soupe de gadoue dans un ruisseau boueux. Je ne désire plus rien. Juste assez d'argent pour sauver mon frangin
."
La "Maison de tourisme d'Akamé" accueille finalement Ikushima et Aya : du rocher des Huit-tatamis à la cascade des Mille-mains, la longue excursion aux cascades d'Akamé est une escapade enchantée qui nous tient en haleine, suspendus au bord de cette falaise virtuelle de laquelle les deux égarés veulent sauter. Au temple de l'Immuable, le narrateur pisse sans vergogne et retranscrit intacte la sensation de fraîcheur de cette promenade aux cascades, son regard émerveillé sur l'eau et les pierres. "Juste au-dessus de la Soie Tendue, il y avait le Bassin du Dragon, un gouffre profond. Toute l'eau qui s'en échappait venait grossir, juste en-dessous, cette Soie Tendue comme une avalanche. L'endroit idéal pour se suicider. Dans la glissade jusqu'au bassin suivant, au pied de la cascade, on était assuré de se fracasser le crâne sur les rochers environnants. C'était un rapide qui courait de rocher en rocher."

Pour ne pas gâter l'issue de ce roman, nous laisserons là, au bord de cette soie liquide, Ayachan et Ikushima, fantômes bien moins égarés qu'il n'y paraît, tournant le dos aux doutes et à la morale pour fuir d'un pied léger toute restriction à leur liberté.

Anna

Titre : Double suicide manqué aux quarante-huit cascades d'Akamé
Auteur :  Kurumatani Chokitsu
Editions : Vagabonde
Rubrique : Watakushi shôsetsu idée vacances, yakitori, ça m'a donné envie de revoir ça, de relire ça... pour le tatouage, j'hésite encore.

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