Caligula : le Divin carnage de Stephen Barber

Totalement inconnu en France, le travail de Stephen Barber est pourtant un des plus passionnants de ces dernières décennies. Historien des médias et de la culture, enseignant à l'université de Tokyo puis aujourd'hui de Kingston, spécialiste du cinéma bizarre et de tous les courants artistiques sombres et marginaux, essayiste primé pour des ouvrages consacrés à Antonin Artaud, Jean Genet et les Actionnistes Viennois, romancier pour une « trilogie de Tokyo » ultra violente, collaborateur pour la maison d'édition culte Creation books, proclamé par le journal The Independent « l'homme le plus dangereux de Grande-Bretagne », Barber construit depuis le début des années 90 une œuvre extrême et exigeante où se mêlent recherche historique et fiction, expérimentation et pornographie, avec un attirance très prononcée pour les sujets ouvertement tabous et catastrophistes, sous hautes influences de George Bataille et de J.G. Ballard. Camion Noir a eu l'heureuse initiative de rendre accessible dans la langue de Molière deux de ses travaux les plus récents. Après un Annihilation zone consacré aux guerres en Asie, l'auteur change d'époque pour nous plonger dans une antiquité barbare. 

Popularisé par le cinéma suite au Caligula de Tinto Brass en 1979, bientôt suivi d'une suite d'imitations italiennes signées Joe D'Amato ou Bruno Mattei, Caligula a toujours été représenté dans l'inconscient collectif la quintessence du tyran sanguinaire et dément. Reste que le personnage historique réel, dont le règne n'a duré que quatre ans, reste encore aujourd'hui un mystère, entretenu par les documents d'époque tous plus flous et orientés les uns que les autres. Barber emprunte d'emblée un chemin de traverse, qualifiant son ouvrage de « récit » dont il prend soin de dissimuler de manière énigmatique les sources, se référant à un « Caligula de Butrint » allemand datant du début du siècle ainsi qu'à d'obscurs manuscrits récemment découverts. Ce faisant, il s'écarte de la stricte biographie individuelle pour recentrer son sujet sur la manière dont l'empire romain a, sur plus d'un siècle et avant son effondrement, donné la mort en spectacle dans l'arène pour la plus grande joie des foules. 

Caligula : Le divin carnage porte donc bien son titre, puisqu'il ne raconte ni plus ni moins, et ce de la première à la dernière page, qu'un massacre sans fin dont l'Imperator malade fut le grand initiateur, ivre de sang autant que de pouvoir. Autant prévenir le lecteur que l'ouvrage s'adresse à un public TRÈS averti, tant il fait passer les pires romans gore pour de la petite bière en terme de sexe et de violence. Perversions diverses et variées, zoophilie, nécrophilie, scatologie sont au rendez-vous, sans parler des multiples formes de tortures, exécutions et autres crucifixions folkloriques qui ont fait le charme de l'histoire antique. Divisé en trois parties, le livre s'ouvre sur le court règne de Caligula, achevé par une mort prématurée et atroce, se poursuit avec un chapitre consacré aux gladiateurs (dont le titre « Le sang, le foutre, l'extase » est on ne peut plus clair sur son programme) et se conclut avec l'ascension et la chute des Césars ayant suivi l'exemple de leur ancêtre dans la dépravation, dont le plus virulent fut Commode, qui alla jusqu'à combattre en personne dans le cirque pour satisfaire sa bestialité. Stephen Barber ne fait pas dans la dentelle, mais adopte un sens de l'humour certain qui donne à ses excès pornographiques une saveur truculente et paillarde bienvenue, comme dans le passage hilarant où il évoque la mort de Drusilla par « excès de bougrerie » : « Son organisme avait lâché suite à une session non-stop de dévastation anale avec son frère et sept étalons outrageusement bien montés, conclue par un orgasme de proportion apocalyptique qui se révéla fatal à ses neurones ». Les jeux de cirques sont décrits de manière toute aussi colorée, puisqu'on apprend que les gradins circulaires étaient conçus de telle sorte que les fluides corporels des centaines de spectateurs forniquant comme des animaux s'écoulent jusqu'au sol pour se mêler aux tripes répandues des combattants. Le texte mêle en permanence une noirceur abyssale, quasi nihiliste, avec une subtile ironie qui lui donne tout son relief, jusqu'à un final à l'ambiance de fin du monde qui laisse le lecteur sur une vision particulièrement misanthrope. Barber, une nouvelle fois, ne cherche à se rendre ni aimable ni confortable. Caligula : le divin carnage est une bonne porte d'entrée à l'œuvre d'une des personnalités les plus excentriques de l'underground actuel, un auteur à redécouvrir. 

Sébastien

Caligula: Le divin carnage
Stephen Barber
Sorti chez Camion noir début 2016

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