Bédéphile dans ta chambre : rebel yell!

 

Extremity de Daniel Warren Johnson et Mike Spicer, éd. Delcourt

 

Ce beau morceau de comics ne fait pas dans la dentelle. Dès les premières pages nous plongent dans son monde violent, plutôt crasseux et sacrément guerrier. Des “bourgades” éparses dans un monde déchiqueté, des tribus se livrant une guerre sans merci pour obtenir plus de territoires, pour que le peuple, LEUR tribu, survive un peu mieux. Et au dessus de tous, le seigneur qui pioche et fauche aléatoirement chez chacun, sans demander leur avis.

Mais voilà, une rixe de trop, un capitaine ayant soif de vengeance, sa femme morte, sa fille artiste, amputée. Il n’en faut pas plus pour faire sien le curieux proverbe “la meilleure défense, c’est l’attaque”.
Néanmoins, une voix se fait différente, le fils, censé prendre la suite, n’en peut plus, ne veut plus de violence, de cet excès sans frontière, voyant bien que tout cela ne mène à rien. Mais où trouver refuge ou même, soyons fous, une solution nouvelle et, horreur, pacifique ?

Avec ce petit pavé, le duo propose un récit efficacement mené, aucun temps mort, les scènes charnières s’enchaînent et n’usent jamais le lecteur, l’univers offre un curieux mélange réussi entre le récit profondément post-apocalyptique et des accents médiévaux, voire primales. On ne peut pas échapper ou nier l’influence de la saga Mad Max pour un bon nombre d’éléments graphiques et le côté cradingue même si Extremity emprunte plus à la rouille et la sanquette qu’au combo cambouis-banquette.

Bref, il n’en faut pas plus pour convaincre. Quand un récit utilise aussi bien  tous les codes du genre et se permet de ne jamais nous ennuyer, c’est ce qu’on appelle du travail bien fait.

 

Little Bird de Ian Bertram, Darcy Van Poelgeest et Matt Hollingsworth, éd. Glénat

 

Enchaînons avec d’autres déchaînés. Moins post-apocalyptique (quoique) et plus de libre anticipation. Ici, c’est aussi la résistance face à l’oppression, et devinez qui est revenue au devant de la scène ? La Religion avec un grand R pour Relou.
Les Etats-Unis, où ce qui y ressemble, ont imposé d’une main de fer un christianisme dictatorial, eugénique et sacrément tordu (encore plus que d’habitude, c’est dire), il ne fait pas bon dire non et ne pensez même pas aborder l’évolution, mécréants !
Heureusement, tout le monde n’a pas perdu la boule, certains survivent illégalement : les canadiens. Qui d’autres ? Le capital sympathie de la belle province s’insurge contre la violence psychologique et physique de la “In god we trust” patrie.

Et l’absolu totalité de ce sujet est retranscrit à travers un personnage : le petit oiseau du titre (et de la couverture), complété au fur et à mesure de l’intrigue par les personnes qui gravitent autour d’elle, gens du passé et certains de l’avenir. Sa mère, le héros national, menace pour les uns, sauveur pour les autres, le pernicieux et néfaste grand prêtre, ennemi juré de tous les insurgés et de la maman du petit oiseau en particulier.

Maîtrise par Ian Bertram au dessin, déjà évoqué pour avoir illustré un comics fantasmé autour de la maison Winchester (cf. https://superflux-webzine.fr/lire/morceaux-choisis-de-la-bande-dessinee-cuvee-2017 ), le récit joue la carte de la folie, une sauvagerie qui se développe face à un monde absurde et sans véritables notions morales, Petit oiseau, face à la violence constante, se souvient des ordres et directives maternelles : libérez le héros, utilisez son couteau. Hanté par les souvenirs, les visions, elle reconstruira au fur et à mesure, les raisons de ses actes et le fil de l’histoire.

Ici encore, la réussite de l’oeuvre réside dans sa narration dépaysante et dans ce futur sombre imaginé. Ce dernier touchant au travers de l’humanité, jouant sur les peurs, un enfer sur terre créé de toutes pièces, prenant pour “excuse” la purification morale et toutes les actions et descriptions du gouvernement religieux sont détestables. Peu de refuges existent entre les pages, la violence aussi physique que psychologique, ne laisse aucun répit et elle est même plutôt acceptée.

Darcy Van Poelgeest et Ian Bertram touche juste en offrant un récit peu évident de prime abord qui recèle de nombreuses richesses scénaristiques et se dresse comme un véritable pamphlet anti-clérical.

 

 

Marshal Law de Kevin O’Neill et Pat Mills, éd. Urban Comics

 

Après un petit temps de réflexion avant de plonger dans ce beau petit pavé tout vêtu de noir de blanc et de rouge sang, on se rend vite compte qu’il ne faut pas trop réfléchir justement et simplement se jeter dedans.

Aux manettes du programme Marshall Law, on retrouve Kevin O’Neill, anglais coreligionnaire d’Alan Moore sur La Ligue des Gentlemens Extraordinaires et Pat Mills, scénariste, également britannique, de bon nombre de récit de la mythique revue 2000 A.D. et notamment plus connu en France pour sa série Requiem en compagnie d’Olivier Ledroit.

Première information, ce volume conséquent intitulé Marshal Law n’est pas une véritable nouveauté, c’est une intégrale reprenant les principaux épisodes de cette série parue au début des années 90.
On y retrouve ce fameux Marshal Law, policier-justicier chargé de faire régner l’ordre dans les bas fonds de San Futuro, San Francisco renommé suite à un terrible tremblement de terre. Les super-héros pullulent, une formule chimique permettant à quiconque (ou à peu près) de se retrouver avec des super pouvoirs aléatoires. C’est ainsi que des types comme Marshal Law, victime lui aussi du traitement, interviennent pour calmer les ardeurs et les débordements de certains de ces übermenschs.

Instantanément, nous sommes plongés dans cet univers de science-fiction ultra décalé où la technologie permet tout, où le passé exprime les déviances du présent, où la lutte des classes se retrouvent visuellement figurées par une énorme faille géologique au milieu de la ville.
La notion de justice est ici très subjective et même notre anti-héros devient l’étendard fabuleux de cette schizophrénie.
Mue par des idéaux, une éthique (et les fantômes du passé qui le travaille), il est transformé en un superflic aux méthodes fascisantes. Face à lui, la lie de l’humanité représentée par des hommes omnipotents, allergiques au refus, qui n’ont cure des problèmes politiques et sociaux, surtout si cela peut ternir leur image.

ous le trait de Kevin O’Neill qui n’hésite pas à forcer le trait, à caricaturer les poses de super-héros dans des envolées graphiques foutraques. Le genre en prend pour son grade et les pastiches sont légion. À travers la volonté de se moquer de l’univers, Pat Mills en profite pour s’en prendre aux institutions, aux conflits traumatisants, aux abus de la CIA, aux malversations politiques et aux entreprises douteuses aux méthodes crasseuses.

Constamment et violemment humoristique, l’ouvrage n’en est pas moins extrêmement riche en révoltes bien pensées et reste un petit chef d’œuvre de politiquement incorrect.

Qui plus est, il serait difficile de nier l’influence de ce beau morceau punk sur des titres réputés tel que The Boys, Tokyo Ghost, voire Transmetropolitan pour ne citer qu’eux.

 

 

We stand on guard de Steve Skroce, Brian K. Vaughan & Matt Hollingsworth

 

Un petit dernier pour la route ?
C’est parti avec “Nous montons la garde”, traduction très approximative mais inévitablement nécessaire vu qu’on se retrouve au Canada (même si la partie concernée n’est pas francophone).
Si ce n’est l’aperçu évoqué dans
Little Bird, on assiste rarement aux démêlés entre les deux grandes nations d’Amérique du Nord et pourtant il y a matière à extrapoler car si un même mode de vie semble être partagé, dans d’autres domaines, c’est une autre affaire et ces deux États voisins partagent autant de points communs qu’ils ressassent un certain antagonisme.

We Stand On Guard a le mérite d’en imaginer une issue.
Sous forme d’un conflit d’anticipation bien violent, les Etats-Unis, retranchés dans leur hypercapitalisme et leur statut de maître du monde, menace du jour au lendemain (sans prévenir, quelle impolitesse) le Canada en lâchant une volée de bombes sur la capitale Ottawa avec pour but de s’accaparer sans discussion aucune les dernières réserves d’eau potable situées sur le territoire canadien.

Aux manettes du récit, Brian K. Vaughan, le scénariste en vogue (sans jeu de mot) du moment  et Steve Skroce, récemment papa d’un petit Maestro’s qui mérite un coup d’œil et de lecture.

C’est avec ce point de départ que nous allons suivre les premiers et derniers pas de la résistance en compagnie d’un petit groupe d’attachant soldats de la liberté aux sentiments variés. Dans ce récit d’anticipation, le matériel a quelque peu évolué comme en témoigne l’énorme engin en couverture de l’album et avec les questionnements de la petite troupe, c’est cet ensemble qui rend ce récit qualitatif.

Avec son traitement à la sauce “film de guerre”, des soldats plus ou moins convaincu par leur conflits, avec leurs doutes, leurs rages et toujours l’espoir d’une vie meilleure ou tout simplement d’une fin, on prend pied dans un certain classicisme, un récit réaliste qui use de certaines facilités narratives mais d’un bon sens du rythme pour donner corps à une série B efficace.

Et, soyons honnêtes, le comics propose un élément indispensable : la présence de gros robots.

Voici de quoi s’amuser cette petite sélection sympathiquement révoltée et le petit bonus, c’est que du one shot !

Yoann

 

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