Anima par Paolo Eleuteri Serpieri

La saga Druuna ne ressemble à rien de connu dans l'histoire de la BD. Plus qu'une histoire, c'est un monde à part, la création d'un seul homme qui y a dévoilé sa psyché d'une manière si totale qu'on en reste troublé. La réédition des 8 tomes de la série permet aujourd'hui de se replonger dans ce labyrinthe, mais c'est surtout la sortie d'une préquelle intitulée Anima – Druuna les origines qui relance le récit dans une nouvelle direction. Un petit retour en arrière s'impose.

On se souvient encore de la stupéfaction totale, dans le cercle très fermé de la BD « pour adultes », quand sortit en 1986 Morbus gravis (Maladie grave en latin). Dans un futur post-apocalyptique, l'humanité dévastée est la proie d'un virus qui transforme les contaminés en mutants assoiffés de sang. Au milieu d'une cité en ruines évolue une étrange héroïne, Druuna, pur fantasme érotique qui joue de ses charmes pour échapper à toutes sortes de créatures hostiles ou amoureuses. Chef-d'œuvre graphique, Morbus gravis était encore à l'époque une émanation d'une certaine SF trash, puisant à une esthétique empruntant aussi bien à Mad Max qu'au The thing de John Carpenter. Mais dans sa noirceur, sa manière extrémiste de mêler Eros et Thanatos, Serpieri est allé plus loin, beaucoup plus loin que son seul sujet ne le laissait prévoir.

Car il a fait de Druuna bien plus qu'un personnage. Il en fait sa muse, sa femme idéale, image sublimée qu'il ne va dès lors plus cesser de caresser, de remodeler comme s'il cherchait sans cesse à l'incarner littéralement sur le papier. L'inspiration de ce corps vient des Amérindiennes qu'il dessinait dans ses précédents westerns, ainsi que de sa rencontre sur une plage d'Ostie d'une beauté nue surgissant des vagues (vision qu'il illustrera d'ailleurs dès le début du tome 2). De la même manière, il n'a jamais fait mystère de son fétichisme des fesses qui l'amène à cadrer le plus souvent possible son héroïne de dos. Dès lors, son œuvre ne va plus être que la poursuite de cette obsession, qu'il va pousser aux confins de la démesure et de la folie. Si Morbus gravis ne laissait aucunement présager d'une suite, l'auteur lui en fabrique une dans le seul but de donner un cadre à l'évolution de SA création.

Et de fait, chacune des séquelles qui suivront ne seront que des variations, des extensions de cet univers, chaque tome franchissant un pas de plus dans l'abstraction. Serpieri y déploie des visions d'un gigantisme démentiel. Architectures lovecraftiennes et natures grandioses amènent la saga sur le terrain d'un space opera unique en son genre où l'horreur la plus viscérale suinte à chaque page. Car ce qui fait l'essence de cette matrice (et le mot est ici à prendre au sens littéral), c'est l'omniprésence de l'organique : une chair gluante, batracienne et contaminatrice qui semble se répandre dans des espaces souterrains rongés par la corruption, pourrissants. Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans la manière qu'a Serpieri de faire décliner à Druuna tous les phantasmes, basculant franchement dans la pornographie au gré de certaines séquences, au milieu d'un tel déchaînement de visions d'épouvantes. C'est que l'auteur a largement dépassé le cadre de la simple exploitation pour aborder des rives métaphysiques, questionnant le devenir de l'homme au travers de la répétitions de mêmes cycles (procréation, évolution et dégénérescence) qui reviennent toujours au chaos. Druuna est donc cette femme totale, objet de désir absolu errant dans un monde utérin, au cœur d'un échange de fluides permanent entre l'intérieur et l'extérieur, incarnation de la vie mais entraînant toujours ses amants à leur perte, comme si toute forme de sexualité portait en elle-même le germe du mal. Malgré ses déclarations, Serpieri est un pessimiste foncier, hanté par la peur de la mort et mettant en scène son monde intérieur avec une absence de barrières qui fascine autant qu'elle inquiète.

Anima reprend donc la saga treize ans après la parution du dernier tome, Clone, en 2003. Il s'agit cette fois d'une préquelle présentant les « origines » de Druuna. Hâtons-nous de dire que Serpieri joue bien sûr avec cette notion, ayant coupé les ponts depuis longtemps avec la narration classique. La blonde et pulpeuse Anima vit sur une planète sauvage, chevauchant un oiseau préhistorique avec lequel elle va se lancer dans une bien étrange aventure. Difficile d'en dire plus sans dévoiler le mystère de cette histoire, racontée sans aucun dialogue et dans lequel l'auteur fait une malicieuse apparition en démiurge de son théâtre érotomane. Les femmes sont toujours aussi sensuelles et la nature toujours aussi menaçante, mais il se dégage une touche de luminosité à laquelle l'auteur ne nous avait guère habitués. Ce dernier aurait-il trouvé une forme d'apaisement ? Cette impression est encore soulignée par les ajouts à la fin du volume, une série de beaux crayonnés permettant de saisir l'artiste au travail et une courte BD antérieure à la saga où on découvre une première ébauche de ce qui allait devenir Druuna dans un contexte de SF humoristique inattendu. C'est cette petite note de légèreté que semble reprendre la série. Jusqu'où nous mènera-t-elle ? Seul  Serpieri le sait.

Sébastien

Auteur: Paolo Eleuteri Serpieri
Titre: Anima
Sorti chez Glénat BD

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