Young Fathers - White men are black men too

Le kiff du périph.

Vendredi 15 heures, retour du boulot. 28° au moins, air moite, ça sent l'orage. Le périph bouchonne gravement, beaucoup trop tôt pour un tel embouteillage ; je diagnostique un accident en aval, avant de me rappeler, bécasse que je suis, que c'est le soir d'ouverture de l'EURO 2016, France-Roumanie, et que, pour une raison qui m'échappe, ça doit causer des troubles dans le trafic. Allez, on ne s'énerve pas, le week-end commence, on jouit du paysage, de l'odeur du bitume surchauffé, du pot d'échappement (pile à hauteur de mon visage) du semi-remorque sur la voie d'à-côté, immobilisé comme moi, un sourire au monsieur qui jette un oeil plein de commisération sur ma Twingo pourrie, et on profite de ce temps suspendu pour écouter l'album dont le boss m'a confié la chronique. Encore un truc à finir pour hier... C'est pas que je l'aie pas terminée, cette chronique,mais je me dis qu'un petit coup de re-re ne fera pas de mal. Allez hop, la clé USB dans l'auto-radio, et la lecture d'écran affiche cette réjouissante maxime : "White men are black men too". Piste 1 "Still running", ironie délicieuse pour moi qui progresse bravement à un kilomètre par heure.  Un peu surproduit, ce hip-hop sombre et humide aux boucles métalliques et sophistiquées rafraîchit néanmoins l'atmosphère. Balancement groovy et sonorités de blues à fleur de tourbière, c'est  l'Ecosse habillée en Rihanna qui aurait épousé le fils naturel de Tricky et de Massive Attack.
Tiens, sur ce on avance un peu, mais je ne me laisse pas séduire pour autant par la beauté vulgaire de 27 (piste 4), petite fille perdue de  TV on the Radio.

"Il faudrait enlever des couches et retrouver l'élégance morbide du son anglais", me dis-je en enclenchant la deuxième vitesse, youpla, c'est presque grisant, on roule désormais à 15 kilomètres par heure, au moins. Portée par l'enthousiasme du mouvement revenu, j'agite follement ma tête à l'écoute de l'envoûtant Sirens, et ne chipote pas sur le quasi-tubesque "Shame", décrit à la perfection ici, la preuve : "The chorus, self-flagellating and triumphant, switches between cries of "It ain’t right, baby" and "What you do to feel better! What you do to feel good!" Exactement ce qu'il me faut à ce stade de l'agacement autoroutier.

Les relents de krautrock se font de plus en plus présents sous l'électro-pop vraiment pop, à tel point que mes narines frémissent. Une odeur aigre de combustion chimique : certes les voix sont torturées et les boucles hypnotiques, mais pas au point quand même de provoquer cette fumée nauséabonde qui s'échappe mollement de mon capot...

Et ça, c'est l'effet magique du trio écossais : le moteur cahote, la fumée redouble, finie la balade, je suis en rade sur le périph surpeuplé, au milieu des coups de klaxon rageurs, des cris de haine des bagnoles coincées derrière moi et des sourires ironiques des gros-bras du volant. Je quitte lâchement mon véhicule brûlant, je galope piteusement (mais à toute vitesse), traverse une voie de circulation, une voie d'accélération et un fossé herbeux avant d'atteindre le bas-côté. Les Young Fathers sont restés dans l'auto-radio. Je m'attends à une explosion imminente de la Twingo qui m'accompagne fidèlement deouis plus de dix ans. J'ai tort. Elle tient vaillamment le coup. Après, je vous la fais courte, le 17 (Police-Secours), la dépanneuse, l'assurance ("Ah mais si vous êtes à moins de 50 kilomètres de votre domicile, on ne prend pas en charge." ) OK, je le saurai pour la prochaine fois. Là, il se met à pleuvoir (je l'avais bien dit, que c'était orageux). Quand le dépanneur arrive, j'ai envie de l'embrasser, il me sauve la vie. Il est ok pour qu'on écoute ma musique dans son camion. Super. Comme un gars est tombé en panne deux minutes après moi au même endroit (je jure que c'est vrai), on doit le déposer d'abord au garage (une heure de route) avant de pouvoir s'occuper de moi et de ma Twingo (une autre heure de pare-choc contre pare-choc pour traverser la ville).
Il est 20 heures trente. J'ai mis trois heures et demie à rentrer du boulot. "Rain or shine", chantent les jeunes pères : c'est ce qu'on appelle avoir le sens de la formule.

Anna

Groupe : Young Fathers
Album : White men are black men too.
Label : Big Dada/Anticon
Rubrique : dark but juicy, hip-hop, électro-pop, emmerdes de début de week-end, pourquoi ma chronique est en retard, on peut aller voir là, et là ou là :  busy nerd.

Les Young Fathers seront en concert au Rio Loco à Toulouse le vendredi 17 juin 2016, ne les ratez pas ! 

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