La galette des rois (partie 1)

Nouvelle rubrique sur SuperFlux, qui me permet de ressortir des galettes qui croupissaient sur mes étagères Ikea en rapport avec l'actualité musicale. L'occasion pour moi d'écouter et de nettoyer mes disques. L'occasion pour vous d'éventuellement découvrir de petits trésors.
En ce milieu d'année 2016, les labels ont tous, semble-t-il, décidé de ressortir des disques majeurs aujourd'hui introuvables en vinyles, ce qui nous permet effectivement de mettre la main sur une mine d'or de disques fondateurs. Un rapide coup d’œil sur ces récentes rééditions sera le premier volet de cette rubrique. Vieux disques, par contre tous propres.

The Fall – Live at the witch trials

The Fall est à la fois le punk et ce qui viendra après. L'essence même du mod prolo anglais qui déteste au final tout, même le fameux nihilisme en question dans l'esthétique du genre. Ce Live at the witch trials n'a rien d'un live, et ne parle en rien de sorcières. C'est tout bêtement le premier disque du groupe de Mark E. Smith. On a ici l'élément fondateur d'une trentaine d'années d'aventures musicales de presque un seul homme au final, vu qu'il ne sait pas tenir une line-up. Un homme exécrable apparemment donc, infoutu de traîner avec les mêmes types plus d'un ou deux albums (actuellement huit ans avec la même line-up à ce jour, le monsieur aurait-il pris de la bouteille?). Détestable donc, une sorte d'alcoolique bourré d'amphétes qui nous aboie sa haine et sa nonchalance tout au long de ces onze pistes qui sont au final autant de tubes punk. Le disque fait mouche, conchie un genre en s'éloignant de celui-ci, sorte de blues de blancs mal dégrossis à l'usine, dans des zones industrielles où le chômage a crée de l'oisiveté. Culte donc, l'album est au final aussi indispensable que tous ceux que Smith nous balancera durant la décennie 80. Point de départ d'une magnifique aventure, réédité pour l'occasion, le bon moment pour mettre la main dessus.

Melvins – Houdini

On la connaît l'histoire. Le groupe fou et son trio d'albums sur Atlantic (Houdini, Stoner Witch et Stag). Une époque où le rock lourd était à la mode et chaque grosse écurie cherchait son Nirvana, son groupe de grunge. Les années 90 et l'éclosion commerciale de quantités de bonnes choses, tuées dans l’œuf. Dale Crover, King Buzzo et Lori Black (la valse des bassistes continue après le départ de Joe Preston), accompagnés de leur copain Kurt Cobain à la production et sur quelques phrasés de gratte. La pochette la plus connue (et la plus cool?) de l'histoire du rock lourd. Trois albums, c'est tout ce qu'ils tiendront avant de se faire virer par les patrons, pour rejoindre d'abord Amphetamine Reptile records (Chokebore, Unsane, Helmet) puis Ipecac (le label du bon Mike Patton, défenseur de la veuve et de l'opprimé). S'ils se sont fait virer, c'est d'ailleurs car ils n'ont fait aucune concession sonore sur ces disques, et Houdini en est l'exemple parfait. La musique des Melvins est un conglomérat délirant d'influences diverses : un côté punk typé Black flag, une lourdeur typiquement métal (même un côté heavy old school dans les vocaux!!!), voire doom, des sonorités fuzzy sorties tout droit de la scène stoner et un côté free-rock qu' eux seuls peuvent suivre (ils ont donné libre cours à leur envie d'expérimenter tout au long de leur carrière, ce qui la rend en plus d’être très fournie, très difficile à suivre parfois). Tout est réuni dans ce disque magique, à la production dantesque, véritable usine à tubes de leur carrière (tous les morceaux du disque sont des hymnes, même la reprise de Kiss). La trilogie est de nouveau disponible en LP, l'occasion pour nous de taper dans la crème.

Haus Arafna – Children of God

On connaît la politique du label allemand (label tenu par le couple M. et Mme Arafna eux-mêmes donc) qui rendent leurs objets assez inédits et compliqués à chopper en vinyle si l'on n'est pas réactifs. J'ai fait le topo dans la chronique du dernier Tanz Ohne Muzik sorti chez eux, je ne vais pas me répéter. J'espère juste que cette initiative de ressortir un vieil Arafna n'est que le début d'une série.
Children of God est dur. Un manifeste de terrorisme sonique. Le duo s'éloigne de tout un pan dark et symphonique de la musique industrielle des années 90 pour sombrer dans l'ultra violence power electronics. Une esthétique sonore unique donc avec des beats saturés sur des vocaux hurlés qui le sont eux aussi. Un minimalisme post-wave marquant, parfois enivrant dans l'angoisse que dilue le projet au fil des morceaux. Haus Arafna se démarque même d'une scène power electronics quasiment uniquement noise en insufflant le sens du rythme et de l'évolution des couches de bruit vers quelque chose de cliniquement terminal. Un pavé donc, construit autour de l'épuration des sons pour en tirer leur essence. Grésillements, hurlement, beats en forme de pulsations cardiaques ont pour Haus Arafna une finalité chamanique. Un disque hypnotique, qui préfigure déjà le Butterfly qui sera la suite logique qui aboutira à November Novelet et son minimalisme sexuel d'une beauté unique. (« To die is our holy obligation »)

Neurosis – The eye of every storm

En cette belle année 2016, Relapse records a décidé de ressortir quatre albums de Neurosis, groupe phare de leur catalogue métallisé parfois peu pertinent : Through Silver in blood (1996), Times of Grace (1999), A sun that never sets (2001) et The eye of every storm (2004) Belle idée, sur le papier donc qui se solde dans la réalité par des objets lourds en poids, excellents en contenu évidemment, mais sans aucun artwork spécial dans ces double LP fournis en... carton, pour un prix pas forcément très « social ». Possédant Times of Grace, j'ai dû faire un choix pour les trois autres, choix qui a forcément été difficile. Mon attention s'est tournée vers The eye of every storm pour un paquet de raisons. Tout d'abord, c'est le dernier album du groupe qui ne se parodie pas, le dernier grand album d'un grand groupe. C'est aussi le deuxième album produit par monsieur Steve Albini qui réitère l 'exploit accompli sur A sun that never sets, celui de faire sonner Neurosis comme le pachyderme qu'il est réellement. Mais c'est surtout le premier disque de Neurosis composé après les premières escapades et expérimentations multiples que le groupe avait fait suite à  A sun. Je pense notamment au disque de 2003 avec Jarboe (demoiselle qui a énormément travaillé avec les Swans pendant toute une période, entre autres) , qui a irrémédiablement marqué le groupe dans sa façon de composer.
The eye of every storm est donc à mes yeux un disque OVNI dans la discographie du groupe, qui sans vraiment s'éloigner du carcan sonore d'une lourdeur unique dont nous sommes friands réussit le tour de force de muter sa musique en quelque chose de bien plus progressif, en intégrant Noah Landis (connu au départ pour le côté visuel du groupe) comme « monsieur textures ». Le résultat fait froid dans le dos, ses nappes diverses et ses travaux d'ambiance donnant du corps à tous les éléments mystiques et tribaux habituels du groupe. Scott Kelly et Steve Von Till sont vocalement au dessus, en variant leur registre comme jamais ils ne l'avaient fait, préfigurant leur carrière de folkeux à venir (sick!) en raclant leur gorge aussi fort que Jason Roeder cogne sur ses fûts et en alternant mélodies libératrices et riffing incantatoire dans leur jeu. The eye of every storm est un maillon entre tout un pan de la musique progressive, folk et métal dans la beauté d’exécution de morceaux aussi longs que passionnants. C'est d'ailleurs le dernier disque du groupe à ne pas auto-parodier une scène postcore qu'ils ont eux même créée sur des opus sans aucune saveur (Given to the rising et Honor found in decay). Si vous êtes riches, choppez les quatre, s'il devait n'en rester qu'un, ce serait celui-ci. Culinairement le plat The eye of every storm est une pizza Atom hearth Mother (Pink Floyd) /Filth (Swans)/In Utero (Nirvana)/Henry's Dream (Nick cave and the bad seeds).

Dodheimsgard – Kronet til Konge

J'ai attendu trois mois pour ouvrir la galette. Je sais pertinemment qu'il n'existe aucune meilleure période que l'été pour écouter un disque de black. Il fait chaud, la musique est un blizzard, un souffle d'air frais dans mon apart. Peaceville avait réédité le 666 international et le Supervillain Outcast avant la sortie du magistral A umbra Omega, ils continuent dans leur lancée. DHG a une particularité : le groupe invente et réinvente le black métal à sa guise. Je vais peut être un peu loin sur l'aspect invention mais Kronet til Konge, sorti en 95 est devenu aujourd'hui un manifeste du trve black norvégien (ma correctrice attitrée a décidément du mal avec ce genre de musique aussi barbare que mon orthographe, mais ce mot a du sens, au moins pour toute une frange d'ados prépubères comme moi). Déja, Fenriz fait partie de la line-up (bassiste de... Darkthrone, deuxième meilleure entité black existante et ayant existé, sorte de Motorhead du black métal). Kronet til Konge dégurgite 8 ans de métal punkisant, sur des riffs empreints d'un génie mélodique qui rendrait Mayhem malade, accoudé à la trinité voix de goule (S'il vous plait, Aldrahn), rythmes binaires et envolées dans le riffing à faire péter des poignets (le faible Demonaz d'Immortal n'a apparemment pas supporté sa dose de branlette de manche quotidienne et nous a fait une tendinite, peuchère).
Pour revenir au disque, DHG possède une discographie unique, qui a évolué en s'efforçant de remodeler les carcans et les codes du métal noir. Les prémices sont ici, le malin est encore à l'état naturel, avant de le transposer dans un milieu cyberpunk sur 666 international et de casser les codes de la musique du nouveau millénaire. Un disque qui suit des codes et qui les sublime : plus mélodique que les copains, meilleur que les copains, à posséder absolument. S'ils nous sortent une suite à A umbra Omega, promis je me sors les doigts du *** pour vous parler de 666 international, mon disque favori, tous genres confondus.

Bertrand

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