La galette des rois : Focus sur Nick Cave

Cette fois ci, on rend hommage à un grand monsieur de la musique dans la Galette des rois : Nick Cave. On profite de l’événement qu'est la sortie de son nouveau disque avec les Bad Seeds, The Skeleton Tree pour dépoussiérer nos albums du monsieur et pour faire un tour de carrière exhaustif d'icelui.

The Birthday Party – Live 81/82

J'hésitais clairement à vous parler de celui-ci ou de Prayers On Fire. Mon choix s'est finalement porté vers cette édition de 1992 par le label 4AD, qui constitue le plus beau témoignage des jeunes années de Nick Cave, et un beau condensé du talent électrique et sans aucune frontière qu'avait l'entité Birthday Party. C'est aussi le meilleur live enregistré du groupe (et le seul que le groupe revendique), d'une « propreté » (oui, l'utilisation de ce mot peut paraître étrange) étonnante. Remettons les choses dans leur contexte donc. Nick Cave et ses comparses émigrent d'Australie où ils restent en majorité incompris, de part leurs prestations et leur musique chaotique, qui ne s’intègrent pas forcément à la scène de l'époque. On compte dans leurs rangs Mick Harvey (guitare et futur comparse de Nick Cave avec les Bad Seeds), Rowland Howard (qui fera partie de l'aventure Bad Seeds sur Let Love In, album où le gazier a finalement réussi à se réconcilier avec Nick Cave, leur collaboration étant décrite en tous points comme difficile à cause de leurs égos pendant la période Birthday Party), Tracy Pew (qui mourra après avoir participé à Kicking Against The Pricks, album de reprises des Bad Seeds) et Phil Calvert (batteur).
Un bel assemblage de têtes brûlées, décrites à l'époque comme des dégénérés se situant entre le punk, la musique gothique émergente, et un côté arty avant-gardiste aux influences diverses et variées. Cette description prend tout son sens à l'écoute de ce magnifique double LP, rassemblant le fameux live de 81 à Londres et des morceaux de 82 à Bremen, auxquels s'ajoute la reprise de Funhouse des Stooges jouée à Athènes.
Tous les ingrédients qui font les Birthday Party à l'époque, et qui forgeront la discographie des Bad Seeds, voire de Nick Cave sont déjà présents dans ce proto post-punk/noise rock déjanté, aux rythmiques folles, aux mélodies déconstruites, le tout porté par la déjà hallucinée voix de Nick Cave (pas encore crooner par contre !), en sorte de chef de cérémonie. Des concerts décrits comme éprouvants, mélange de chaos (seul les Stooges ou Throbbing Gristle ont pu égaler la comparaison, d'où la pertinence de cette reprise folle de Funhouse) et de drogues, pour une bande d’héroïnomanes mal dégrossis, se baladant de squats en squats dans une Londres déshumanisée.
Si The Birthday Party était un manifeste de modernité dans sa création musicale, prônant la destruction et le chaos, il sera surtout le point de départ de toute une scène noise rock à venir (et qui vient encore). Un disque éprouvette donc, indispensable pour comprendre le futur de leur carrière.

Nick Cave and The Bad Seeds – Henry's Dream (1992)

Il n'était vraiment pas évident de faire un choix sur le « début » de carrière de Nick Cave, qui après la dissolution de The Birthday Party a décidé de partir direction Berlin, à la recherche de soutien dans sa quête arty. Il le trouve notamment avec Blixa Bargeld (Einsturzende Neubauten, soit l'entité industrielle expérimentale berlinoise de l'époque, touchant à toutes les formes de bruit possibles). Un nouvel écrin pour la voix et les envies de Cave, cette fois-ci beaucoup plus construit puisque il y est  entouré de musiciens touchant à la production et à plusieurs instruments (notamment Hugo Race). On sent tout de suite avec la reprise d'Avalanche de Leonard Cohen sur From Her To Eternity (1984) les envies pour les Seeds et surtout Nick Cave d'ancrer leur musique et ses textes dans une dynamique et culture rock/folk avec laquelle il a probablement grandi, tout en expérimentant dans les ambiances lugubres, héritières de la scène gothique qu'il a côtoyée (Lydia Lunch) et continue à côtoyer (Anita Lane). Si j'ai choisi de vous parler de ce Henry's Dream plutôt que de l'adulé Your Funeral... My Trial (1986), c'est pour plusieurs raisons qui font de cet album mon favori parmi les travaux de Nick Cave. Tout d'abord, il se dégage d' Henry's Dream une atmosphère très américaine, issue directement du rock'n'roll dans la façon de créer des morceaux autour de mélodies très fortes mais aussi et surtout dans la façon dont Nick Cave se pose en réel conteur d'histoires. Henry's Dream est un disque rempli de tubes certes, mais de tubes sérieux, aux tonalités plutôt graves et Nick Cave prend réellement sur ce disque une dimension vocale sans pareille. Il serait vain d'en extraire quelques pièces au vu de la qualité globale des morceaux, mais Brother My Cup Is Empty , John Finn's Wife et Jack The Ripper sont de bien beaux exemples de cette nouvelle incarnation artistique, aspect enjoué toutes guitares dehors, paroles et ambiance lugubres. Mention spéciale au Christina The Astonishing qui réussit son effet glaçage de sang. Henry's Dream dresse le portrait de personnages, une sorte de galerie de « monsieur tout le monde », dépeignant les travers de l'humanité comme ses moments de gloire. Nick Cave tient son disque de blues/rock de l'espace.

Nick Cave and The Bad Seeds – Let love In (1994)

L'usine à tubes. La voilà. L'album de chansons d'amour (avant Murder Ballads en 1996, avec son ambiance particulière d'amour passion conduisant au meurtre). Chaque morceau de ce disque pourrait être un tube radiophonique de Nick Cave. L'ambiance y est feutrée et pourtant parfois rageuse. Le clavier se fait omniprésent, dans un son typiquement pop des années 90 (Nobody's Baby Now). La guitare perd ses sonorités bouseuses américaines qui faisaient le charme d'Henry's Dream pour gagner en impact sur le riffing et soutenir le désormais assumé crooner Nick Cave, qui compose surtout la majorité du disque. C'est aussi la force de cet album : son unité, la mégalomanie et la démesure qui en ressort. Un homme torturé en proie à une boulimie artistique, un besoin de contrôler et de s'immerger à 100% dans un projet d'envergure. De tubes en tubes certes mais pas sans y trouver quelques notes d'aspérité bienvenues sur, par exemple, ce Loverman dantesque (repris par Metallica sur Garage Inc, d'assez belle manière), où la folie d'un amoureux transi finit par le transformer en diable éructant. Un Nick Cave au contrôle donc sur cet album, qui ne délaisse pas pour autant le côté bancal de sa musique, son aspect déjanté et cabaret de freaks. Un disque où les Bad Seeds entrent dans une nouvelle ère donc, celle où leurs disques seront désormais surproduits, plus lissés dans la forme mais sans perdre pour autant aucune de leurs velléités agressives, du moins pour celui-ci. Un réel condensé de tout ce que sont les Bad Seeds (alchimie qu'ils chercheront à retrouver sur l'excellent, bien qu'en-dessous, Dig Lazarus Dig !!! en 2008, le dernier disque auquel participera Mick Harvey). Mais Let Love In est surtout le premier album où Nick Cave a voulu imposer une hygiène de travail et de vie à ses comparses, pour se sortir de la spirale addictive dans laquelle il se trouvait. Un album charnière donc, essentiel.

Grinderman – Grinderman II (2010)

Un album étonnant, pour un projet qui l'est tout autant. Grinderman se forme autour de Nick Cave et trois Bad Seeds, suite au départ de Mick Harvey, mais aussi de Blixa Bargeld. Warren Ellis rejoignait les rangs sur un The Boatman Cell's encensé par toutes les critiques, bien que clairement en-dessous du reste de la discographie. Les rats ont quitté peu à peu le navire Nick Cave (Blixa après Nocturama en 2003) : il doit probablement être difficile de faire se côtoyer plusieurs personnalités/égos forts dans le même lieu de brainstorming musical.
De façon étonnante se crée le projet Grinderman qui est en fait la réunion de Nick Cave avec des musiciens avec qui il compose déjà, dont son futur homme à tout faire/multi instrumentiste Warren Ellis (qui n'est pas l'auteur de Transmetropolitan, ni d'ailleurs dans l'industrie du comic books). Je vois ce projet en réaction à tous ces départs et en réaction de Nick Cave lui-même face à la sophistication de son projet autour des Bad Seeds. Une envie de jouer avec les mêmes amis certes, mais des choses plus directes, plus efficaces et de tourner avec moins de contraintes aussi : festivals rock, concerts plus courts, énergie plus brute. Une façon pour Cave, après en avoir fini avec ses problèmes de drogue, de revenir à ses premières amours de scène, en choisissant la distorsion et l'énergie punk du Birthday Party. Un nom pour deux disques donc, le premier restant anecdotique et probablement surtout du matériel-excuse pour tourner et s'éclater, le deuxième restant un des meilleurs travaux de Nick Cave des années 2000 à ce jour. Une base plus rock, un quartet donc, autour de la voix de Nick Cave et de ses écarts de conduite, pour nous livrer un blues rampant et progressif, dans une veine beaucoup moins mégalo que le projet Bad Seeds à la même époque. Nick Cave s'efface ici au profit de ses musiciens et Grinderman en devient un besoin cathartique de laisser cette personnalité monstrueuse qui doit le consumer à cette époque (lui ayant fait perdre des amis, des collaborateurs) sur la touche pour de nouveau ressentir le besoin de composer avec des gens. Des morceaux progressifs, plus directs dans le riffing et les lignes de basse mais bien plus alambiqués et tortueux (When My Baby Comes). Une réussite et un souffle d'air frais pour le dandy.

Nick Cave and The Bad Seeds – Push The Sky Away (2013)

La composition de ce disque est à mes yeux aussi essentielle qu'a pu l'être la création de Grinderman dans le processus créatif de Nick Cave and The Bad Seeds. La compréhension de ce dernier disque en date peut se faire en le mettant en parallèle du processus exposé dans le reportage-film de réalité-fiction 10000 Days On Earth où l'on voit Nick Cave ressasser ses souvenirs en présence d'amis, de photos, de textes, de musique mais aussi de séances filmées avec un psychiatre. Putassier pour certains, Push The Sky Away reste l'exact antagoniste de Grinderman 2. Là où l'un poussait à outrance l’électricité du son, l'autre se terre dans des ambiances beaucoup plus intimistes, ambiances quasiment intégralement créées par le désormais indispensable Warren Ellis, qui touche à littéralement tous les instruments, nappes, textures qui forment l'écrin des morceaux de Nick Cave. Le meilleur disque des années 2000 des Bad Seeds au final, suite à la rupture d'avec les grands noms Bargeld/Mick Harvey, un album qui permet au groupe de se recentrer sur le processus de composition, de faire un point sur des années et des cartons de disques et de tournées (Jubilee Street ou encore le très menaçant Water's Edge). Un disque orageux et ombragé, porté par la voix désormais aussi grandiloquente que magistrale de Nick Cave, ses mélodies imparables, son côté feutré faisant la part belle aux arpèges discrets et rythmiques jazzy. Chœurs en tous genres, textures issues des travaux sur bandes originales que Nick Cave a fait avec Warren Ellis durant cette dizaine d'années (The Assassination Of Jesse James By The Coward Robert Ford, The Road, Lawless), Push The Sky Away est un album apaisé, qui est le point culminant d'essais en tous genres durant cette période trouble. Un nouveau Cave, enfin investi de sa mission principale, certes délesté de toute rage (merci encore une fois à Grinderman, qui aura peut être son volume III qui sait ?) mais qui brille enfin comme s'il avait trouvé sa voie.

Nick Cave and The Bad Seeds – Live from KCRW (2013)

Quoi de mieux pour clôturer cette petite visite de l'étagère Nick Cave que de terminer comme on a commencé, par un enregistrement live officiel ? On sait le monsieur avare en livraison live, probablement à cause de son syndrome du contrôle du son et de la qualité des enregistrements. Si vous souhaitez vous pencher sur l'aspect chaotique et endiablé des live de la première partie des Bad Seeds, je vous conseille le live Seeds de 1993. Évitez en revanche à tout prix la sortie LP Live In Germany de 1996 qui consiste en fait en un bootleg de qualité médiocre. Pour en revenir à cet objet, il est particulièrement touchant. La dernière incarnation des Seeds décide sur la tournée de Push The Sky Away de réaliser un live feutré devant 180 personnes pour une radio campus américaine (« No rehearsals, no cameras, no overdubs. This is the result »). Ce qui rend ce double LP aussi prenant, c'est en plus la qualité des morceaux du dernier album en rendu live, à fleur de peau et bien plus menaçants au final, toujours sur la brèche par rapport à l'enregistrement studio ; ce sont les morceaux de l'ancienne line up Bad Seeds, en quelque sorte réinterprétés avec le son Push The Sky Away par Warren Ellis. Je pense immédiatement au magistral Stranger Than Kindness (Your Funeral … My Trial) mais aussi au morceau culte de Nick Cave consistant en un monologue d'un condamné à mort sur sa chaise, attendant sa montée au ciel : The Mercy Seat (Tender Prey 1988 ; jetez une oreille à la reprise faite par Johny Cash de ce morceau, elle vaut son pesant d'or). Pour les autres pépites, les morceaux issus de The Boatman's Cell (1997) et No More Shall We Part (2001) rendent au final mieux en cet an de gloire 2013. Ils se payent le luxe de terminer cette session par une face complète dédiée au Jack The Ripper foudroyant et pour le coup moins lysergique que le reste du disque, façon Grinderman. Un bien beau live.

Évidemment, je suis passé à côté de quantités de disques essentiels de Nick Cave, notamment la fameuse quadrilogie From Her To Eternity, The First Born Is Dead, Your funeral … My Trial et Tender Prey. Tant de moments de gloire sont gravés sur ces disques...  Mais je vous ai parlé de quelques perles contenues sur ces albums au fil de l'article. On se concentre aujourd'hui sur la sortie d'un nouvel album, couplée à une diffusion unique d'une sorte de documentaire/live. On attend The Skeleton Tree avec impatience et on remercie surtout ce grand artiste, qui aura modelé le rock moderne, ce dandy crooner déjanté, poète et conteur dont la discographie peut accompagner tous nos instants de vie. Merci à lui, en espérant que la suite soit aussi riche.

Bertrand

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon