Hallucinogen de Blut Aus Nord

Blut Aus Nord – Hallucinogen

Vous savez ce que c’est exactement un champignon ? Le premier paragraphe de la page Wikipedia correspondante donne le charabia suivant : « Les champignons sont des eucaryotes pluricellulaires ou unicellulaires. Le terme « champignon » est devenu ambigu, car il désigne un taxon obsolète. Ce terme englobe à la fois les Fungi (ou mycètes), les oomycètes, les chytridiomycètes et les mycétozoaires. Leurs cellules, pourvues d'une paroi chitineuse ou cellulosique, sont immobiles et se nourrissent par l’absorption des molécules organiques directement dans le milieu. La cellule ou les cellules sont dépourvues de chlorophylles et/ou de plastes, car ces organismes sont hétérotrophes vis-à-vis du carbone. Leur appareil végétatif est un thalle : ce sont donc des thallophytes. L'étude de ces champignons, la mycologie, est pratiquée par des mycologues. ». Vous ne trouvez pas ça un peu étranges les champignons ? 

Vous vous demandez ce que vient foutre ce paragraphe dans une chronique musicale ? Sachez que je me suis posé une question similaire lorsque j’ai vu, pour la première fois, la pochette du dernier album de Blut Aus Nord. Après un retentissant « Putain ! C’est moche ! », j’me suis dit « Merde, mais qu’est-ce qu’ils foutent-là ces champignons intégrés au pied d’biche !?». Puis, après tout, une fois qu’on a exploré les recoins morbides du death metal le plus magmatique, avec l’angélique Deus Salutis Meae, quoi de plus normal que de dériver vers  un truc qui prend racine dans de la matière morte ? D’autant plus qu’un méchant leak inopportun semble avoir aligné les astres, les champignons et l’automne, vous faites le lien ? Non ? Tant pis. Une fois le choc visuel passé (je suis même allé chercher ma femme en lui disant « regarde-moi ça, comme ça ressemble à rien leur truc », c’est dire !) j’ai donc fini  par appuyer sur le bouton de lecture. 

Pour être tout à fait honnête, j’ai souvent du mal à avoir du recul avec ce groupe. Oui, j’aime bien Blut Aus Nord, j’aime même d’Amour ce projet qui berce mes jours et surtout mes nuits, depuis presque mes premiers pas dans ce monde de métal. J’y ai toujours trouvé mon compte, parfois plus, parfois moins, mais je retrouve dans cette discographie abondante et changeante, des albums qui ont construit mes goûts, accompagnés mes déviances, nourris mon imagination. Bref, ce que propose l’ami Vindsval, depuis le milieu des années 90, c’est quand même pas mal ma came. Du coup, quelle ne fut pas ma déception lorsque, arrivé environ à la moitié de ma première écoute, j’me suis dit que cet Hallucinogen n’était quand même pas bien folichon. Transit par une frilosité inhabituelle, le plongeon tant attendu dans ce nouvel opus ne fut donc pas des plus transcendant. D’où pouvait bien venir ce sentiment désagréable ? Ce visuel, qui arrache la rétine, aurait-il détruit à lui tout seul cette envie d’altérité qui caractérise si bien mon rapport à ce projet ? Cette sensation de tourner en rond malgré l’annonce d’une nouvelle ère musicale aurait-elle suffi à saper mes ardeurs ? Ou bien ai-je été trop biberonné à ce genre de choses pour ne plus y trouver mon compte, comme dans l’ancien temps ? La bête exigence face à la pléthore de groupe qui pullule sur bandcamp, aurait-elle fini par me rendre hermétique à ces vagissements si caractéristiques ? Pour tout dire, je n’ai pas réécouté l’album de suite après cette première tentative, non, je suis retourné à mes vieux amours, Memoria Vetusta I, The Work…, Thematic…, MoRT et consort (je vous épargne les titres trop long), histoire de me consoler un peu en me disant « Putain, c’était quand même mieux avant ! ». Puis, j’y suis revenu, une fois, puis deux, puis trois, puis quatre, etc… et je fus ainsi, sans m’en rendre compte, frappé d’une insidieuse révélation. Je compris, enfin, que je n’avais rien compris à cet album !

J’ai fini par mettre mon cerveau à l’amande et à écouter avec les tripes ! Chose que je fais habituellement, mais la clameur d’un monde idiot qui raconte, à qui veut bien l’entendre, que Blut Aus Nord c’est de la musique d’intello avait semble-t-il eu raison de moi et ce, malgré l’adage qui dit que la musique ne s’écoute pas avec le cerveau, mais bien avec le cœur (dieu que c’est niais !). Non, Blus Aus Nord n’a rien d’un projet intellectuel, c’est de l’art pur et dur qui vient tailler le bout de gras avec ce surplus d’âme qui fait qu’on est un peu plus que de simple bout de viande. En véritable équilibriste, Vindsval casse à nouveau les codes et vient chercher l’auditeur là où il ne l’attend pas, avec cette constance monolithique propre à ces éphémères éthérés qui, attirés par la lumière, n’ont de cesse de venir s’y brûler les ailes. Les fantômes ont donc troqué leurs atours translucides pour se transformer en insectes nocturnes aux ailes et aux crissements diaphanes, érigeant une sorte de cathédrale organique avec en point de mire un macrocosme intersidéral absolument vertigineux. Mais, attention, ne vous méprenez pas, ce n’est pas parce que Blut Aus Nord semble s’être transformé en jardinier cosmique qu’il en oublie l’essentiel. On est bien là en face d’un album de black metal. C’est prog, c’est rock, c’est même parfois un poil heavy sur les bords, très bien, mais cet album n’en possède pas moins les codes musicaux du black metal et ne laisse pas non plus la radicalité ou la violence, qui habitent ce style, à l’entrée de cette étrange forêt enchantée. On se régalera donc d’un cahier des charges plus que respecté et on oubliera bien vite de trop y réfléchir à deux fois à  savoir dans quelle case ranger tout ce merdier. Cet opus s’apprécie comme une croisade exotique, sorte de voyage en compagnie d’un black metal pas si noir que ça et d’un rock progressif lent et sucré. Hallucinogen vient, comme une ode naturaliste faussement naïve, emplir l’espace de sa clameur lumineuse dans un délire quasi religieux où cette espèce d’église fongique s’érige en échelle cosmique vers une apothéose musicale empreinte de simplicité et d’altérité. Même cette étrange pochette finit donc par prendre tout son sens ! Et putain rien que pour le titre Haallucinählia, j’en verserai presque des larmes de joie tant ce groupe me sidère dans sa capacité à s’imposer sans effort, simplement, calmement, sans faire de vague, avec  une impériale facilitée.

Cet album laisse un sentiment étrange de plénitude à la limite de la mélancolie, il s’immisce lentement, dans une sorte de tranquillité propre à cette frange de groupe de rock progressif des années 70 où le bonheur musical se retrouvait comme étalé sur une toile de maître, ouvrant un espace fantasmagorique où l’esprit pouvait vagabonder en toute nonchalance. Le voilà le fin mot de l’histoire, Blut Aus Nord est un projet vagabond. Une entité sans véritable forme, sans véritable identité, où chaque élément technique propre à l’intelligence des hommes derrières le projet, s’entrelacent  dans nos cerveaux sensibles, colonisant la moindre parcelle de matière, pour finir inévitablement par s’effacer devant la surabondance de sensation et se transformer, comme frappé du syndrome de Stendhal, en véritable rêve halluciné.

Bandcamp : https://blutausnord.bandcamp.com/album/hallucinogen
Label : https://www.debemur-morti.com/en/

Samuel

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