Death In June - Essence !

 
Douglas Pearce nous enterrera tous. Electron libre de la scène industrielle du début des années 80, le projet Death in June persiste et signe après plus de trois décennies d’existence, traversant sans faiblir son époque troublée avec le dévouement d’un petit soldat pour sa propre cause. Trois décennies de polémiques et d’interdictions diverses et variées, mais aussi de mutations musicales qui ont mené ce qui fut autrefois un groupe à un one-man-band, son leader désormais seul maitre à bord au seul gré de son imaginaire et de ses fantasmes. Depuis l’époque charnière des albums But, What Ends When The Symbols Chatters ? (1992) et Rose Clouds of Holocaust (1994), ce dernier s’est trouvé sa formule immuable, son expression idéale dont il ne sort plus que rarement : une guitare, une voix et quelques clochettes pour la décoration, credo minimaliste dont les seuls écarts se sont parfois soldés par des ratages mémorables (All Pigs Must Die en 2001 et ses abominables passages noise). Le superbe Peaceful Snow en 2010, interprété au piano par Miro Snejdr, avait sonné comme un courant d’air frais, hivernal même, dans une discographie qui menaçait de tourner un peu en rond. Tel un Robert Smith de la Dark Folk, Pearce a établi une relation un peu sadomasochiste avec ses fans, partagés entre ses entourloupes légendaires (et un merchandising éhonté dans le but même pas caché de racler tout leur fric), son égo surdimensionné (avec à la clef une biographie officielle phénoménalement dithyrambique écrite par un fan transi, A l’ombre des runes) et son indéniable charisme qui font de chaque concert une cérémonie occulte à l’ambiance indéfinissable. Lui qui se définit, en toute modestie, comme un « artiste majeur » fascine autant qu’il fatigue, entre ses rééditions hors de prix, ses sempiternelles références culturelles (Genet, Mishima, Pasolini, bla-bla-bla), son racolage sexuel pas très fin (un porno gay vite supprimé du web, qui en rendit certain verts de rage) et des chansons qui, à l’arrivée, finissent par se ressembler toutes. Que faut-il encore attendre de Death in June ? 
 
Essence !, avec son point d’exclamation, frustre et réconforte à la fois. Frustre parce qu’il reproduit à la lettre le même schéma que les albums précédents. Après la parenthèse pianistique, il s’inscrit comme le frère jumeau de The Rule of Thirds (2008), avec les trois mêmes accords de gratte et son orchestration à peine plus fournie, quelques trompettes et samples. On a même droit, ô divine surprise, au selfie habituel de notre Dougie préféré au verso de la pochette, avec son masque cabossé qui, cette fois-ci, donne l’impression bizarre d’avoir mangé un platane. La routine en somme. Et pourtant, par on se sait quelle sorcellerie, la magie opère. Passée l’intro bruitiste / rituelle Welcome to Country, God A Pale Curse plante le décor avec sa folk épurée, à la recette tellement éprouvée qu’elle en serait lassante si elle n’en dégageait toujours la même force. On retrouve les mêmes mélodies cristallines, cette ambiance unique, à la fois froide, mystique et pastorale, le même éclairage en clair-obscur que seul Death in June est capable de produire. The Humble Brag, avec ses cavalcades de western spaghetti revient à la source d’une des premières influences de Pearce, celle d’Ennio Morricone qui avait de son propre aveu orienté dès sa jeunesse son jeu de guitare. L’album se poursuit entre apartés lumineux (No Belief et sa guitare électrique à la Shadows, My Florida Dawn et son côté quasi ambient) et remplissages redondants (Going Dark et son refrain interminable qu’on a déjà entendu cent fois). Niveau paroles, là encore, rien de bien nouveau. Misanthropie et amours épuisés sont toujours au rendez-vous avec des maladresses parfois touchantes (« What a Miserable Life / We Would Have Made / We Met on The Dark Net. ») Encore quelques gimmicks de chant foireux comme des « La la la… » et autres « Wooooooo… » et on obtient la même tambouille déjà servie depuis plus de vingt ans maintenant. Un disque de plus, donc, en demi-teinte, qui ravira les uns et agacera les autres. Pearce, lui s’en fout. La mort est son métier. On bouffera tous des pissenlits par la racine que lui continuera à jouer de la gratte sur nos pierres tombales, à nous faire saigner les tympans de ses litanies macabres sur trois accords. Pas la peine de lutter. Death in June nous enterrera tous. 
 
Sébastien
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