Tu ne tueras point de Mel Gibson

Depuis sa première réalisation en 1993, L'homme sans visage, Mel Gibson poursuit une œuvre parmi les plus fascinantes du cinéma hollywoodien actuel. A l'instar d'autres acteurs passés derrière la caméra comme Kevin Costner et bien avant lui Clint Eastwood, il s'inscrit dans une ligne bien définie d'un cinéma classique héritier des idéaux fondateurs du pays de l'oncle Sam, pétri d'un fonds culturel où se mêlent références chrétiennes, valeurs conservatrices (l'enracinement, le sacrifice pour la communauté, le don de soi) et un certain art narratif tout droit venu de la tradition orale américaine. Mais son cas particulier vient du jusqu'au-boutisme sans pareil qui a caractérisé tous ses projets depuis Braveheart, qui ont fait de La passion du Christ et Apocalypto d'authentiques expériences de catharsis, d'une violence extrême en même temps que d'un souffle mystique rare, habitées par une authentique quête d'absolu qui touche à l'émotion pure. Autant dire que la critique voit depuis en Gibson sa bête noire. Profondément croyant (et ne s'excusant même pas pour ça !), anachronisme vivant dans un monde dominé par un cynisme « décomplexé », ce dernier se voit régulièrement démonté pour des raisons purement idéologiques, la presse n'analysant la cohérence de son œuvre qu'en des termes purement pathologiques, avec une bêtise et une mauvaise foi qui versent dans le procès d'intention.

Tu ne tueras point ne fait pas exception à la règle, qualifié de « catho porn » et de « dérive droitière » par les bobos qui en dénoncent la violence insoutenable autant que le discours moral  perçu comme « naïf » et « réactionnaire ». En racontant l'histoire vraie de Desmond Doss, objecteur de conscience qui, tout en refusant de porter une arme, obtint une médaille pour héroïsme en sauvant 75 soldats durant la bataille de Hacksaw, Gibson ne fait en tout cas qu'enfoncer le clou de ses précédents films. Un héros habité par une foi démesurée est plongé en enfer, effectuant son propre chemin de croix dans une guerre apocalyptique dont il sortira blessé mais purifié, donnant ainsi un sens universel à son sacrifice. Un message édifiant assumé à 100% par le réalisateur, qui ne dévie jamais de son postulat de départ pour élaborer une mise en scène entièrement au service de son discours. On se souvient du nom révélateur « Icon » que portait sa maison de production, et c'est exactement de cela qu'il s'agit : fabriquer des images pour sidérer les foules. Gibson oriente tout son film dans le sens d'une grandeur opératique, à l'instar de la séquence d'ouverture, une prière en voix off sur des plans au ralenti du carnage, qui saisit le spectateur par une puissance jamais vue auparavant. Ce faisant, il maximise à chaque instant le potentiel émotionnel de son sujet, comme quand il met en parallèle le calvaire de son personnage avec l'attente de la femme aimée qui le soutient jusque dans sa folie. Alors oui, Tu ne tueras point est violent, tellement d'ailleurs que certains critiques ont cru bon de le comparer au cinéma gore italien des années 70/80 dans un raccourci un peu artificiel (rappelons que La passion du christ fut en son temps déjà qualifié de « torture porn »). Ici, les corps sont cramés au lance-flamme, démembrés par les mines, dévidant des paquets de tripes déchiquetées, pissant le sang de centaines de plaies. Gibson retrouve le style, devenu commun aujourd'hui mais qu'il avait vraiment inauguré dans Braveheart, de scènes de combats filmés au plus près à la manière du football américain, de façon directe et profondément immersive. Mais ce qu'on retient davantage, au final, c'est cette absence de retenue dans le lyrisme pur, cette croyance absolue dans l'idéal patriotique qui se resserre autour du personnage exemplaire et de son histoire vécue. Et ce n'est sans doute pas un hasard si le final documentaire de Tu ne tueras point fait écho à celui du American Sniper de Eastwood. Le deux films puisent à la même source du héros mythique, pacifiste pour le premier, tueur sans remords pour le second, mais toujours habité par cette dimension christique qui le rattache à la grande fiction américaine. Entre les dernière productions Marvel gonflées au CGI et le cinéma de Mel Gibson, notre choix est fait.

Sébastien

 

Film: Tu ne tueras point (Hacksaw Ridge)
Sortie: Novembre 2016
Réalisateur: Mel Gibson
Avec: Andrew Garfield, Vince Vaughn, Teresa Palmer

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