The Assassin de Hou Hsiao-Hsien

Le Tao du carré

 

Géométrie 1

La mathématique du film s'inscrit dans un carré. Cette géométrie en noir et blanc et en 35 mm est la loi du récit, et la loi du monde. Le vent fait frissonner les feuilles des arbres, la spirale d'un poignard enlace le cou d'un homme à cheval. "La voie de l'épée est sans pitié." Le carré, perfection de la maîtrise des choses terrestres. Richesses, pouvoir. Le prince Tian Ji'an et sa concubine, enceinte, en proie à la jalousie de l'épouse légitime, expérimentent la force et les limites de cette forme : les spirales de la magie noire et du combat viennent leur rappeler que rien ne dure.

On pense à l'organisation du cadre chez Ozu, ou chez Kurosawa. HHH, taïwanais héritier de la culture classique chinoise s'inscrit aussi dans cette tradition japonaise de l'image tenue par une énergie intérieure, où le vide signe le poids même de l'existence.

Carré sur carré, s'ouvre une algèbre de l'identité, un face-à-face : le film est placé sous le signe du double, du double du double, de l'identité remarquable ; tout un monde ancien et fantasmé revient à l'écran ; celui de la littérature chinoise des romans "sur les rives", où brigands, soldats, traîtres, princes, prostituées, concubines, guerrières traversent les désordres politiques, les révoltes de paysans, les tyrannies de seigneurs provinciaux. Les intrigues y sont foisonnantes et on se perd dans les personnages et les situations. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans ce "monde flottant", ce "plein du vide", dans la mise en scène de ces concepts zen, qui organisent l'image.

Paradoxes

Car si HHH inscrit explicitement The Assassin dans la tradition du wu-xia-pan, il échappe à la virtuosité athlétique, à la pure logique des rapports de force entre les personnages aussi bien que dans la fabrication du film lui-même ; les noms, les visages, les troubles politiques sont comme les épingles d'or dont les princesses piquent leur chignon : des accessoires. Le sens se déplace, sur les détails, sur les marges, à l'arrière-plan. Les grandes scènes de conseil diplomatique se replient sur un petit enfant jouant à attraper un papillon, puis une balle. Le montage produit plus d'énigmes que d'explications ; les combats enfin, pierres de touche du genre, sont avant tout déceptifs. Lors du premier combat avec son cousin/fiancé, Yinniang n'a pas d'armes. Elle esquive, virevolte, ne porte aucun coup. L'enjeu n'est pas de se battre, mais de ne pas se battre ; de faire comprendre à l'adversaire qu'il perdra, donc que le combat est inutile. Il s'agit d'éviter la mort grâce à la possibilité de la donner. Par deux fois le combat s'achève sur une simple déchirure : un masque d'or fendu, un vêtement blanc écorché par la lame. Fendre ou écorcher, la seule virtuosité dont il sera question ici. Rester à la surface, marquer et non inscrire. Saisir, encore une fois, à quel point le monde est mouvant, labile ; à quel point la profondeur se trouve à la surface. Quand elle tient enfin au bout de son épée son cousin bien-aimé, elle le frappe avec une lame bien plus acérée : une révélation : "Ta concubine est enceinte". Il est terrassé, sidéré, comme nous trompé dans son attente.

Géométrie 2

Le Cercle

L'intrigue tient dans la main de l'héroïne : un bijou de jade circulaire, double disque qui signe la destinée des amants, qu'un serment rompu a brisée. L'histoire de ces "jades jumeaux", de ce mariage manqué, est racontée deux fois : Yinnian l'entend de la bouche de sa propre mère, puis, cachée derrière un rideau, deTian Ji'an lui-même, qui en fait la confidence à sa concubine. Il comprend enfin la mission dont est chargé ce fantôme amoureux du passé : tuer l'homme aimé. Impossible vengeance dont l'échec rejoint la séquence d'ouverture pour nous convaincre que "la voie de l'épée est sans pitié", mais que l'on peut choisir un chemin détourné, traverser villages, prairies, forêts et montagnes pour atteindre au renoncement. "Il faut se méfier des idéaux ascétiques", écrivait Nietzsche. La perfection est trompeuse, on peut lui préférer la déception. Grande leçon.

Anna

 

 

The Assasin
de de Hou Hsiao-Hsien
2016
1h45
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=145177.html

 

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