Sorcerer - Le Convoi de la Peur

L'été 2015 a vu la ressortie sur les écrans français de deux des films les plus marquants de William Friedkin, French connection, sommet du polar urbain, nihiliste et crasseux et surtout Sorcerer, visible pour la première fois en salles depuis presque 40 ans.

Oublié depuis son monumental échec en 1977, inédit en vidéo, totalement perdu selon certaines rumeurs, Sorcerer est le film que l'on n'espérait plus revoir, un titre mythique dont la seule trace tangible était un DVD zone 1 pourri, cuté et au format Pan & Scan, qui donnait une idée vague, bien vague de cet OVNI sans équivalent. Aujourd'hui restauré, remixé et dans une copie complète, il peut enfin déployer sa démesure telle que son auteur l'avait souhaitée. Retour sur un chef-d'œuvre maudit.

     Sorcerer devait changer la face du cinéma. Il a été un des fiascos critiques et commerciaux les plus cinglants de l'Histoire, un four comparable à celui que fera seulement deux ans plus tard La porte du paradis de Michael Cimino. Pur produit d'un système économique portant à son apogée la politique des auteurs, il en marqua la fin de façon définitive. Jamais Friedkin ne se remit vraiment de ce film terminal qui lui couta en partie sa carrière et signa à sa façon l'arrêt de mort du nouvel Hollywood. Sorcerer devait révolutionner le film d'action, il a été un fantôme des années 70, le rêve avorté d'une décennie pourtant prolixe en accidents industriels et autres folies conceptuelles. En France, son accueil fut pour le moins radical : personne, absolument personne n'avait envie de voir ce remake du Salaire de la peur de Clouzot. Un film ni fait ni à faire, un navet de luxe, tout le monde était d'accord là-dessus. Et les bobines restantes de sombrer dans l'oubli...

            On peut dire avec le recul que Sorcerer était surtout en décalage avec son temps. En racontant l'histoire de quatre aventuriers contraints de transporter une cargaison de nitroglycérine au cœur de la jungle de la République Dominicaine, William Friedkin cherchait à pousser à bout son analyse de l'ambiguïté humaine. Il a réussi dans son entreprise mais le public ne l'a pas suivi. Question de contexte. Un petit retour en arrière s'impose.

 

            Dans son autobiographie sortie en 2014, William Friedkin évoque sa carrière en insistant longuement (presque un tiers du livre) sur la période qui a vu à la fois son apogée personnelle et sa chute, les années 70. Impossible en effet de dissocier son nom de deux des plus grands succès commerciaux de la décennie : French connection et surtout L'exorciste, qui vient littéralement de casser la baraque. A cette époque, Friedkin est littéralement le maitre du monde, celui devant lequel les studios ne reculent devant aucun sacrifice. Tout le monde se plie à ses exigences, même les plus extravagantes, et Sorcerer va tout dépasser à ce niveau.

 

            Car Friedkin a un rêve, une obsession plutôt, liée un souvenir qui l'empêche de dormir. Au début des années 70, il a rencontré son idole Howard Hawks qui l'a violemment critiqué pour son drame intimiste Les garçons de la bande, dans des mots restés célèbres : « Les gens n'en ont rien à foutre de ces merdes psychologiques, des problèmes des autres. Ce qu'ils veulent, c'est de l'action ». Profondément meurtri, Friedkin veut prendre sa revanche, surpasser à tout prix ses modèles dans le genre d'un cinéma viril dont Le trésor de la Sierra Madre de Huston reste pour lui LA référence absolue. Il trouve dans le sujet du roman de Georges Arnaud (plus que dans l'adaptation de Clouzot) ce qu'il pense être la matière de son magnum opus, le film d'action ultime qui lui permettra de pousser dans ses derniers retranchements le type de héros sombre qui l'obsède.

            Le scénario est confié à Wallon Green, qui a repris la base du livre original pour l'inscrire dans un cadre contemporain. Mais le désir d'authenticité de Friedkin se heurte d'emblée à des résistances. Le film doit se tourner en Équateur, chose qu'aucun assureur ne veut prendre en charge. Le studio impose le choix de la République Dominicaine, dont l'un des dirigeants de Gulf & Western détient l'une des exploitations pétrolières. Steve McQueen, pressenti pour le rôle principal, se désiste, suivi de Lino Ventura et Marcello Mastroianni qui devaient compléter la distribution. La personnalité difficile du cinéaste, les conditions de tournage en pleine jungle, tout fait peur. Le casting s'arrête finalement sur Roy Scheider, Bruno Cremer, Amidou et Francisco Rabal, qui acceptent un peu à contrecœur de s'embarquer dans ce qui s'annonce un foutoir sans nom.

            Et leurs craintes s'avèrent fondées. Sorcerer va devenir un calvaire pour tous les participants, accumulant sur plusieurs mois une liste invraisemblable d'avanies et de problèmes de productions, accidents, maladies tropicales, arrestations pour possession de drogues sur le plateau, destruction des décors par un ouragan, menaces des guérilleros locaux. Friedkin, à la limite de l'inconscience, a tenu à pousser le réalisme jusqu'à plonger directement les protagonistes dans l'enfer qu'il filme, manquant de déclencher une authentique émeute dans le village misérable où vivent les travailleurs du puits de pétrole. Déjà éprouvés par des conditions climatiques extrêmes, les acteurs et les techniciens en prennent physiquement plein la gueule. Au cœur de ce cauchemar, le sommet est atteint lorsque l'équipe consacre trois mois entiers au tournage de la seule séquence de la traversée du pont (douze minutes dans le métrage final), morceau de bravoure d'une dangerosité tellement poussée qu'elle en dépasse l'entendement.

            Fidèle à son habitude de faire péter les budgets à coups de séquences hors de prix tournées dans des pays étrangers, le réalisateur a choisi un parti pris audacieux : figurer le passé de ses quatre protagonistes (un tueur à gages argentin, un terroriste palestinien, un banquier parisien et un truand new-yorkais) par un long prologue tourné aux quatre coins du monde. Une autre séquence, sidérante de beauté, est tournée dans une réserve navajo au Nouveau Mexique. Friedkin est prêt à tout pour concrétiser ses visions, mais cette obstination finira par avoir la peau du film.

 

            Sorcerer finit par sortir, à l'été 1977, et bien sûr, c'est un désastre. Car Friedkin a, sans le savoir, commis une autre erreur : le titre du film, qui le rattache à L'exorciste mais de façon détournée et malhonnête pour le public, qui croit avoir affaire à un film fantastique et se sent trompé. Le film disparaît totalement des écrans après seulement trois semaines d'exploitation, tandis  que triomphe un autre qui va, lui, vraiment changer l'Histoire : La guerre des étoiles.

            Que s'est-il passé avec Sorcerer ? Précisément ce décalage que Friedkin, enfermé dans sa propre mégalomanie, n'avait pas anticipé, à savoir le désamour progressif du public pour les films sombres et nihilistes qui avaient marqué le début des seventies. George Lucas, justement, avait été le premier à le ressentir quand il déclarait que les gens en avaient marre de voir des trucs déprimants et qu'ils réclamaient des fictions plus fédératrices. Et c'est dans ce contexte que Friedkin a sorti son œuvre la plus radicale, la plus noire et jusqu'au-boutiste. Inutile de dire que personne n'en a voulu. Dès sa sortie, le film était hors-propos, son esthétique déjà obsolète, ses antihéros déboutés par les nouveaux modèles qui allaient bientôt symboliser l'Amérique de Ronald Reagan.

            Mais c'est précisément ce qui fit l'insuccès du film en son temps qui lui donne toute sa valeur aujourd'hui. Car rien, ni dans les années 70 ni à plus forte raison après, ne ressemble à Sorcerer. On sait que Wallon Green avait écrit son scénario sous l'influence de Cent ans de solitude et de son réalisme magique. Et c'est vrai que tout le film baigne dans une ambiance ésotérique, crépusculaire qui hypnotise littéralement le spectateur. Des décors lunaires à l'anthropomorphisme des camions  dont les carrosseries figurent d'étranges masques incas (on aperçoit même un dessin du démon de L'exorciste, Pazuzu, sur le capot), du mutisme des personnages, hommes en sueur plongés dans un monde inconnu, à cette narration fragmentée, toute en symboles cryptés et ellipses inexplicables, tout concorde à faire de Sorcerer une authentique expérience hallucinatoire, magnifiée par la musique de Tangerine dream. Il y a quelque chose d'apocalyptique dans cette marche-suicide au cœur de la jungle, un ambiance de catastrophe qui prend au fur et à mesure une dimension presque cosmique. Là où le film de Clouzot se posait en modèle de suspense psychologique, celui de Friedkin agit au contraire à la manière d'une transe mystique qui (à la différence de celle de L'exorciste, justement) finirait mal. On comprend mieux la raison du rejet du public pour une expérience aussi extrême. Mais elle est le prix, aujourd'hui, d'un des films les plus authentiquement prenant jamais tournés, un de ceux qui ont ce pouvoir, très rare, de vous transformer littéralement quand vous les découvrez pour la première fois sur grand écran. Incompris hier, il ne le sera peut-être pas moins maintenant, mais peu importe. A ceux qui se laisseront fasciner par ses images, il promettra une paradoxale illumination. Ne ratez pas cette invitation.

Sébastien Gayraud

 

Sorcerer (1977)
De William Friedkin
Avec  Roy Scheider, Bruno Cremer, Francisco Rabal
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=10403.html

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon