Retour sur le FIFIGROT 2016

On l'avait attendu ce Fifigrot, depuis des mois, avec un mélange d'impatience, d'excitation  et d'appréhension non dissimulé. Parce que cette 5ème édition avait tout d'un pari, celui de conserver l'image de la manifestation tout en élargissant la programmation à des artistes, des œuvres et des courants qui, jusqu'à présent, ne lui étaient pas affiliés ou bien assez peu. Plus d'une centaine de films répartis sur plusieurs salles, mais surtout des raretés, des inédits, des objets obscurs et miraculeusement retrouvés, des projections uniques que l'on n'est pas près de revoir. Autrement dit, on avait vu grand, en espérant que le public suivrait, et ce fût le cas. Félicitations aux organisateurs pour avoir réussi à fédérer sur des films qui étaient loin jusque là d'attirer l'attention qu'ils méritaient. Retour sur nos coups de cœur.

L'une des singularités de cette année est la représentation assez marquée du cinéma expérimental. Yves-Marie Mahé ouvre le bal avec sa collection de films utilisant la technique du Found Footage qu'il réalise au sein du collectif parisien Négatif. Récupération et détournements d'images télé et cinéma dans une démarche proche du situationnisme, avec un humour décapant ultra-politique. Nous, en tout cas, on s'est bien marrés. Proposée dans le cadre prestigieux du Théâtre Garonne, la soirée Split / Screen / Test était l'occasion peu commune d'admirer les courts-métrages, projetés par Bertrand Grimault en 16mm sur plusieurs écrans simultanés, de Gunvor Nelson, Paul Clipson, Beverly et Tony Conrad, Jean Mitry, Gill Eatherley et Paul Sharits. Un pur moment d'hypnose rythmé par les musiques de Steve Reich, Neu !, Pierre Boulez ou Terry Riley. D'hypnose encore il était question avec la venue du Gro Guest particulièrement attendu Pacôme Thiellement, venu présenter entre autres son film en deux parties co-réalisé avec Thomas Bertay, Stupor Mundi (2016). Authentique expérience que cette transe visuelle et sonore inclassable, à la fois documentaire sur la contre-culture vue à travers le prisme de la figure historique des « freaks », Frank Zappa, critique politique démystificatrice des années 60 et objet hermétique et ésotérique alliant références à la Tradition Primordiale orientale et au carnaval primitif. On a pu également redécouvrir, dans le cadre de sa carte blanche, l'un des films préférés de Thiellement, le méconnu Synecdoche, New York, de Charlie Kaufman (2008), comédie conceptuelle où un metteur en scène de théâtre hanté par la vieillesse se perd dans un labyrinthe onirique crépusculaire, à la recherche d'une vie et d'une création artistique qui lui échappent dès qu'il croit s'en approcher. Décalé, ce conte initiatique désenchanté ne trouva pas son public à sa sortie. Un grand film américain oublié.

Au rayon nouveauté, pas mal de choses passionnantes. Poesia sin fin, le dernier Jodorowsky reprend exactement là où son précédent La danza de la realidad s'était achevé, poursuivant l'autobiographie fleuve du réalisateur-scénariste culte en se focalisant sur ses années de jeunesse avec l'avant-garde artistique chilienne des années 40 et 50. Jodo réussit à nouveau à allier sa folie personnelle à l'émotion la plus pure, « soignant l'âme » du spectateur à chaque projection. Découvert en avant-première dans la séance pour le Jeune Public, La jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach (sortie décembre 2016), adapté d'un conte de Grimm, est un surprenant film d'animation, à la fois sur le plan esthétique (un épure calligraphique d'une beauté à la limite de l'abstraction) et scénaristique (une lecture assez effrayante de la découverte de la sexualité et de son corollaire, celle du temps, de la maladie et de la mort), étonnamment adulte par rapport au public visé, peut-être trop d'ailleurs (très peu de mômes dans la salle), mais éblouissant. On passe sans transition à un film « autre » avec Être cheval de Jérôme Clément-Wilz (2015), documentaire sur la pratique sadomasochiste spécifique du Pony-Play, rituel où le soumis, harnaché et costumé comme un équidé, obéit aux ordres d'un dresseur qui le mène, au sens littéral, à la cravache. En suivant le stage individuel d'un adepte, professeur de 50 ans transgenre et père de famille, qui part dans les États-Unis profonds vivre sa « transformation » dans l'écurie d'un taxidermiste, le film dresse un portrait oblique, contemplatif et mystérieux d'un monde aux règles obscures, dont le sens échappe encore aux spectateurs bien longtemps après la projection. Mystique et beau, un des meilleurs films de la sélection.

Dans la série documentaires à sensation, on a également eu droit à quelques reprises bienvenues. S'il a été malheureusement impossible d'accueillir pour des raisons de santé le président du jury Pierre Etaix, nous avons en revanche pu redécouvrir à la Cinémathèque son film maudit, le si mal-aimé en son temps Pays de Cocagne (1970). Décrié non seulement parce qu' Etaix y délaissait le comique burlesque qui avait fait sa notoriété, mais surtout en raison du regard bouffon, moqueur, sans pitié qu'il portait sur la France de l'après-Mai 68, celle des vacances à la plage, des courses cyclistes, des radio-crochets, des jeux concours avec à la clef des casquettes sponsorisées, de la société de consommation. Difficile de ne pas faire le lien avec le Mondo Movie, dont l'ABC diffusait le même soir l'un des titres les plus controversés, Les négriers de Jacopetti et Prosperi (1972), terrible reconstitution de l'esclavage des Noirs aux États-Unis, dont la démesure grandiose se teinte d'une ironie corrosive qui fait toujours grincer les dents, et qui réussit l'exploit d'être encore plus subversif aujourd'hui qu'il ne l'était à l'époque. L'après-midi du samedi a également donné lieu à une bien curieuse expérience au Muséum lors de la sélection Gro Zoo. Artiste conceptuel spécialiste en effets spéciaux numériques, Nieto projetait, en plus d'un petit florilège de son travail hilarant et provocateur portant sur diverses déformations physiques appliquées aux animaux (comment couper en deux une souris avec une plaque de verre, comment fabriquer un ballon avec un hamster, etc.), son Capucine (2010), faux documentaire racontant rien de moins que le tournage du premier film réalisé par un singe ! Présenté avec le plus grand sérieux par un véritable anthropologue (arborant un t-shirt Siné, quand même...), le film a naturellement engagé un débat portant sur les progrès des facultés cognitives chez les capucins et les chimpanzés, beaucoup de spectateurs n'ayant pas décelé le canular !

Comme il se doit, la programmation ne pouvait pas s'achever sans quelques vieux bis de derrière les fagots. La venue de l'immense Lou Castel nous a donc permis de revoir à l'American Cosmograph Matalo (1970), sans doute l'un des westerns les plus étranges jamais tourné. Presque dépourvu de dialogues, porté par une musique rock psychédélique de Mario Migliardi et une réalisation hallucinée, cet OVNI de Cesare Canevari méritait bien une redécouverte. S'en suivit, en guise de clôture, le petit classique Les rats de Manhattan de Bruno Mattei (1984), présenté par Kevin Boissezon de l'indispensable maison ArtusFilms ainsi que David Didelot, auteur d'un excellent bouquin sur le cinéaste et qui nous a fait le plaisir d'une intervention via Skype. L'occasion en tout cas d'une belle rencontre entre amateurs.

Voilà. C'est fini pour cette année. Avec encore beaucoup d'anecdotes, d'histoires et de surprises. A la prochaine !

Sébastien

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