Mise à Mort du Cerf Sacré de Yórgos Lánthimos

 

Tlazolteotl, déesse de l’amour charnel, portant des bois de cerf (d’après Codex Laud 1966, pl. 42). 

Elle est rousse...étonamment rousse. Et lisse. Son long corps musclé gît sur le lit, inerte. "Anesthésie générale". Ce n'est pas son prénom, juste le code par lequel son mari lui indique qu'il veut faire l'amour. Une scène de sexe avec Nicole Kidman, l'ultime frisson : froideur, immobilité, détachement jusqu'à l'absence.
Il est brun...étonnamment brun et poilu. Une épaisse barbe dévore son menton, souligne ses joues  rebondies et les poches sous ses yeux. L'étrange jeune homme qui lui fait face contemple avec admiration la toison qui couvre sa poitrine et déborde de ses aisselles. Un électro-cardiogramme avec Colin Farrell, l'ultime malaise : hésitant et sûr de lui, mâle super-alpha et chochotte avérée, on ne sait plus sur quel pied danser.

The Killing of a sacred deer fait en effet valser les certitudes : celles des apparences, d'abord. Anna et Steven (Nicole et Colin, donc), pédigrée parfait, identifiable, bétonné. Médecins, blancs, deux enfants, riches, amateurs d'art et cultivés ; si l'on excepte le goût un peu suspect et nettement immodéré de Steven pour les montres m'as-tu-vu (réjouissant travelling arrière le long d'un couloir d'hôpital éclairé de néon gâte-teint), rien ne cloche. La réussite professionnelle, sociale, familiale pose les bases classiques du film d'horreur. Combien de belles maisons victoriennes tremblent sur leurs fondations et réduisent en miettes le bel édifice de la Vie Américaine. De Scoobidoo à Psychose, de Massacre à la tronçonneuse à Autant en emporte le vent, on sait que ces escaliers monumentaux et ces jardinets au cordeau vont nous péter à la gueule.
Et ça ne loupe pas : tout finit toujours à la cave, entre un billard inutilisé et des étagères métalliques. Inutile d'en dire plus, sinon que, seconde certitude volant en éclat, le réel lui-même échappe à toute compréhension, à toute rationalisation. On ne manque pas pourtant dans ce milieu médical technoïde, d'électronique ultra-fiable pour mesurer, tester, doser, investiguer....en vain. C'est à coups de pieds que le Docteur Steven Murphy prétend finalement guérir son fils de la paralysie qui le frappe. Et ce sont des larmes de sang, comme dans une malédiction biblique, qui couleront des yeux de cet enfant innocent (dans la limite évidemment où quiconque peut passer pour innocent dans le cosmos maléfique de ce film).
Dans un Cincinatti filmé avec splendeur, Yorgos Lanthimos trimballe la folie de Martin, ado paumé, peu au fait des bonnes manières (une scène de spaghetti à couper le souffle) ; on sent bien qu'il ne faut pas s'en moquer, que sa balourdise, son débit de parole étrange, ses obsessions vont finir par ne plus être drôles du tout ; on sait qu'à un moment, il nous fera peur. Steven le sait aussi, il le craint déjà d'ailleurs, et couvre son angoisse d'ambiguïté et de perversion ; séduire, manipuler, protéger, user de sa supériorité sociale sous couvert de sentiments charitables : voilà comment un chirurgien cardiaque réputé pense dompter la sauvagerie latente du fauve en T-shirt qui lui fait face. En vain encore une fois. Il ne suffira pas de ligoter la menace sur une chaise à roulettes pour supprimer sa puissance de transgression ; la fille chérie de Steven, à peine pubère (nous apprend sa maman, Nicole Ice-cold Kidman), en sait quelque chose et le regard jeté par dessus son épaule à la fin du film reste un peu en travers de la gorge (et pas seulement à cause de ce gros plan totalement pop et délirant sur une avalanche de ketch-up dans une assiette de frites.
Le noeud malsain des affections familiales s'enroule froidement sur une bande-son carabinée : Penderecki et Ligeti ne sont pas de trop pour accompagner la montée de l'horreur (une réserve cependant sur le Stabat Mater de Schubert, le second degré a ses limites...), et même si on peut chipoter su le caractère citationnel et démonstratifs de certains plans, on plonge sans rechigner dans cette fable que sa cruauté emporte jusqu'au mythe.

Titre : The Killing of a sacred deer
Réalisateur : Yorgos Lanthimos
Rubrique : 
-  les animaux sont nos amis 
- pour l'éternité, malgré tout, tuer un cerf, c'est ça et rien d'autre
- Nicole accepte parfois de ne plus être rousse, et, franchement, c'est un bon choix.
- Bonus, c'est cadeau, c'est Bibi qui régale : "Dans la légende du Graal, Perceval, Galaad et Bort suivent un cerf blanc jusqu’à un ermitage : le cerf se transformant en un roi sur un trône qui disparaît, l’ermite leur explique qu’il s’agit d’une figure de la résurrection du Christ."

Anna

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