L'Île aux chiens

C’est une histoire de chiens galeux, exilés par le maire de Megasaki – tentaculaire et grisonnante cité nippone – sur un îlot nauséabond où usines et centrales désaffectées surnagent tout juste au milieu d’une montagne d’immondices. Leur crime ? La double épidémie qui sévit parmi la population canine, du moins officiellement. Après six mois de subsistance dans la fange, même le plus sophistiqué des cabots a fini par se résigner à se battre comme un chiffonnier pour le plus petit os de poulet à demi rogné. C’est alors que déboule Atari, pupille du maire et sérieux poissard de la vie, bien décidé à récupérer son chien Spot, assisté des cinq premiers clébards à avoir croisé sa route.

Presque dix ans après son trépidant Fantastic Mr. Fox, Wes Anderson nous refait le coup du stop-motion avec un second film d’animation animalo-centré où la race humaine n’apparaît pas sous son jour le plus avantageux. Toutefois, si la patte du réalisateur texan est indéniablement présente dans l’humour fin et ciselé des dialogues, le burlesque appuyé de la mise en scène, le rythme enlevé et déstructuré du scénario ainsi que la galerie de personnages secondaires bigarrés et drolatiques – malgré une surreprésentation masculine aussi mystérieuse qu’injustifiée – qui constitue presque sa marque de fabrique, cette Île aux chiens se distingue agréablement de ses facétieux prédécesseurs par un ton sensiblement plus cynique et carnassier, en phase avec une direction artistique moins colorée et pourtant tout aussi remarquable que de coutume – les chiens notamment ont une gueule impayable. Au-delà de la qualité d’écriture des dialogues, le soin apporté à leur mise en scène ainsi que le souci du détail en termes d’interprétation laissent pantois, attestant d’un sens comique redoutablement affuté de la part des acteurs comme de celui qui les dirige. Le choix de ne traduire le japonais que de façon intradiégétique via des interprètes internes au récit, voire de ne pas le traduire du tout, est à la fois audacieux et redoutablement pertinent car la confusion du spectateur (partant du principe qu’il n’entend rien à l’idiome nippon) fait opportunément écho à celle des protagonistes canins qu’il suit, et pour lesquels il éprouve par conséquent une empathie d’autant plus forte.

Cette incompréhension linguistique résonne d’ailleurs avec la propre perplexité du réalisateur devant la récurrence du mécanisme d’exclusion dans nos sociétés humaines, comme si l’ostracisation de son prochain – ici le « meilleur ami » et fidèle compagnon, mais le pareil n’est pas loin – était la meilleure façon de se garantir sécurité et bonheur. Le bougre égratigne avec une espièglerie mutine l'hypocrisie du système démocratique tel que les pays dits « développés » le pratiquent. Ainsi ce maire qui peut se permettre de laisser ses opposants s’exprimer, respectant en apparence la pluralité d’opinion, car son influence sur les média lui a de toute façon déjà permis de manipuler celle qui importe, à savoir l’opinion publique, ou bien l’amusant – et pas si innocent – système de vote ayant cours au sein du groupe formé par les cinq protagonistes canins, systématiquement remporté par la norme qui peut alors se permettre d’ignorer totalement l’avis de la minorité. Dommage que le propos interrogeant la légitimité de la domination de l’homme sur l’animal, lequel n’est toujours pas mieux considéré qu’un objet dans bon nombre de pays, se révèle si consensuel et plat sur la longueur. La rage rétive et la méfiance instinctive du personnage de Chef, motivant son refus de se plier aux desiderata humains, ont quelque chose de jubilatoire et il m’apparait assez difficile de se satisfaire de ce qu’en fait le scénario. De ce côté, le fantastique White God, quoique moins flamboyant et maitrisé sur la forme que le dernier Wes Anderson, développait un discours bien plus intéressant et radical.

Si elle n'est pas sans défaut, l'Île aux chiens n'en reste pas moins une oeuvre grandiose, hilarante et foisonnante de bonnes idées, une fresque épique étonnante dont la structure chorale et tarabiscotée ne parvient pas à égratigner ni la cohérence, ni l'allant si caractéristiques de la filmographie d'Anderson. Ce gars là fait du bien au cinéma, pourvu que ça dure !

Guillaume

Fiche technique :

Titre : L'Île aux chiens
Réalisateur : Wes Anderson
Production : American Empirical Pictures, Indian Paintbrush, Scott Rudin productions
Origine : Etats-Unis
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 11 avril 2018
Genre : Animation épicomique
Lien IMDB : http://www.imdb.com/title/tt5104604/

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