Les Bonnes Manières de Juliana Rojas et Marco Dutra

Dimanche soir, on s'autorise une petite excursion : une Dernière Zéance à l'American Cosmograph, qui tombe juste après la clôture de l'Extrême Festival ; Les Bonnes Manières, film brésilien réalisé par Juliana Rojas et Marco Dutra s'intègre sans peine au parcours de l'extrême . D'abord fable sociale opposant sur fond de métropole brésilienne une jeune femme blanche, riche, capricieuse, et enceinte à une jeune femme noire, pauvre, sérieuse et avare de paroles, le film se montre rapidement pour ce qu'il est : un conte fantastique exploitant habilement l'esthétique gore des histoires de loup-garou. La forêt est un centre commercial dément baptisé Crystal Woods, les rues de la ville sillonnent  un paysage urbain auquel l'utilisation du matte painting donne une profondeur et une transparence  qui aspirent le regard du spectateur. L'angoisse grimpe le long de la porte du réfrigérateur, et l'amour qui naît entre les deux personnages se raconte en plans très rapprochés, le grain des peaux annonçant la catastrophe à venir.

Bien sûr les clichés propres au genre sont là, exploités avec humour et habileté : yeux jaunes, griffes acérées, pilosité incontrôlable accompagnent la métamorphose de Joel, petit garçon pâle, nourri de salade et de broccolis. Car là gît le coeur de l'interprétation proposée par le film : "l'enfance du monstre", c'est ce qui intéresse les réalisateurs, et par ce choix, le récit horrifique atteint sa troisième dimension. Au-delà de la fable sociale, au-delà du conte fantastique, se déroule sous nos yeux une très belle métaphore de l'amour maternel, rythmée de moments musicaux poignants ;  madame Amelia  (magnifique Cida Moreira) devient une chanteuse de saudade à la voix cassée (et on la déteste un peu moins) ; on suit au quotidien la vie d'une mère seule tentant d'élever son fils :  prendre son bain, aller à l'école, manger (source de complications infinies...), aller à la fête du 21 juin avec ses petits camarades, faire une fugue, bref, avoir 10 ans, c'est de toutes façons une aventure risquée. Entre Marlaguette (à lire en urgence, une pure merveille qui berça mon enfance) et le lai de Bisclavret  jaillit de ce film une interrogation sur l'enfance, l'amour, la loyauté et la sauvagerie. Pour un dimanche soir, ce n'est pas si mal...
 
Anna
 
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