Le Brady, 60 ans d'un cinéma de quartier

Un week-end très spécial à la Cinémathèque pour une initiative insolite, puisqu'est célébré sur trois jours non un genre, un pays ou un réalisateur mais une salle parisienne dont on fête cette année les 60 ans, le Brady. Un cinéma avec une histoire hors-norme qui épouse presque à elle seule celle de ce courant mal défini que l'on regroupe sous des termes comme « cinéma de quartier » ou « cinéma bis ». Une sélection de films choisis à la fois pour leur éclectisme et, bien sûr, pour leurs diffusions sur le célèbre écran, présentés par Gilles Chétagnan et Jacques Thorens.

Jours tranquilles à Clichy (1970) de Jens Jorgen Thorsen ouvre la programmation. Adaptation soixante-huitarde du roman de Henry Miller racontant les aventures sexuelles de deux américains à Paris, il atterrît sur les écrans du Brady après avoir été censuré par toutes les salles classiques, notamment en raison d'un plan fugace d'érection. Un beau noir et blanc et une musique de Country Joe McDonald pour un film érotique et libertaire certes daté mais qui offre une carte postale attachante de son époque.

Ça se corse avec avec Bordel SS de José Bénazéraf (1978), porno nazi-xploitation qui marche sans scrupules sur les plates-bandes du Salon Kitty, mais avec un budget équivalent à trois carambars. Décors ultra-fauchés, accessoires et costumes au rabais, anachronismes à gogo (les SS arborent des croix de fers françaises !), acteurs contrefaisant l'accent allemand façon Papa Schultz, le film dégage on ne sait comment un certain charme, sans doute dû à la présence revigorante de Brigitte Lahaie non créditée et de Barbara Moose sous le pseudonyme de Martine Semot, qui donne de sa personne dans une hilarante scène de fellation qui, d'après le quidam, « vaut bien deux tickets de rationnement ».

La furie des vampires de Léon Klimovsky (1971) nous fait rentrer dans le vif du sujet de ce qui constituait le gros de la diffusion du Brady : le fantastique. Petit classique du bis espagnol, il constitue un des fleurons de ce gothique à petit budget qui inondait les salles européennes. Rien d'original, donc, avec Paul Naschy en loup-garou affrontant de jolies vampires lesbiennes dans un décor en ruine avec fumigènes de rigueur, le tout présenté comme il se doit dans une copie bien usée aux rayures garanties d'époque.

Samedi, rencontre avec Jacques Thorens venu présenter son ouvrage Le Brady cinéma des damnés, et Gilles Chétagnan, programmateur et projectionniste. Deux points de vue complémentaires et parfois opposés autour de ce que représente vraiment cette salle qui les a réunis, à la fois temple nostalgique d'une certaine cinéphilie bis et lieu interlope où se retrouvaient clochards venus dormir pendant les séances et prostitués faisant des passes dans les toilettes, devenue aujourd'hui une plus respectable maison Art et Essai. Une preuve en tout cas que l'histoire ne se décline pas toujours en négatif, le Brady affichant une (relative) bonne santé financière à l'heure actuelle, là où leurs voisins ont depuis longtemps fermé boutique.

Le géant de la vallée des rois de Carlo Campogalliani (1960) nous fait faire un saut dans le temps. Ce péplum franco-italien à gros budget fut celui qui relança le personnage de Maciste, ici un Mark Forest étranglant des fauves à mains nues, balançant des rochers et des meules en polystyrène sur des soldats, ouvrant une montagne en deux, portant une obélisque sur ses épaules, arrêtant un char en pleine courses à bouts de bras et tordant des barreaux d'acier pour libérer le peuple égyptien du joug de la tyrannie. Prototype du « bon géant » héros du cinéma populaire, Maciste incarne encore cette pureté d'un cinéma d'aventure positif et bon enfant (un peu de violence, un peu d'érotisme, mais pas trop...), bientôt mis à mal par la venue du western léonien qui va imposer un nouveau type de personnages, plus cyniques et amoraux.

On termine avec Le frisson des vampires (1970), classique de Jean Rollin qui eut il y a quelques années les honneurs d'une rétrospective. Peut-être un de ses meilleurs films, l'un de ses plus théoriques en tout cas, puisqu'il y épure l'intrigue et les dialogues de tout élément superflu pour en arriver sans détour à ce qui l'intéresse vraiment : une poésie du cadre (décor somptueux, photographie magnifique) alliée à un rythme hypnotique grandement aidé en cela par la musique du groupe progressif Acanthus. Alors, bien sûr, on retrouve tout les fétiches du réalisateur, une femme dans une horloge, une duo de vampires lesbiennes, un final lyrique sur la plage, etc. Mais c'est surtout son ambiance irréelle, bleutée, presque liquide, qui fait du film une vraie œuvre d'auteur, dont Professeur Thibaut souligne qu'il fut rejeté en son époque autant par les amateurs de genre que par les critiques mainstream. C'est dans ces moments-là où l'on mesure tout ce qui fait la valeur particulière d'une manifestation comme celle-ci. Pouvoir voir enfin « en grand et à plusieurs » des films maudits, oubliés et qui, l'espace d'une heure trente, prennent une nouvelle vie sur l'écran. Merci à toute l'équipe de la Cinémathèque de Toulouse et du cinéma Le Brady.

Sébastien

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