Laissez Bronzer les Cadavres d'Hélène Cattet et Bruno Forzani

Il aura suffi de deux films à Hélène Cattet et Bruno Forzani pour changer l'image de la production de genre en France. Malgré un budget restreint et une exploitation en salles confidentielle, Amer (2010) avait réussi deux paris qu'on croyait inaccessibles : imposer une marque d'auteur d'une fascinante cohérence, un univers d'une densité hors norme et en même temps, réaliser un rêve de cinéphile qui s'approprierait les codes du bis pour les réinventer, sans tomber dans la citation stérile où le second degré putassier. A l'époque, c'était bien simple : après plus de quinze ans d'abominations post-Tarantino et autres pantalonnades garanties 100% exception culturelle, on avait abandonné tout espoir de voir un jour  dans notre beau pays un film qui ressemblerait à autre chose qu'un mauvais clip de rap. Avec Amer, on découvrait, médusé, un cinéma que l'on n'espérait plus, à la fois sensitif ET conceptuel, viscéral ET littéraire, à mi-chemin entre Dario Argento et Chris Marker. En 2013, L'étrange couleur des larmes de ton corps avait enfoncé le clou, odyssée mentale d'un onirisme sidérant reprenant les mêmes bases d'un giallo revisité. En deux œuvres fabriquées dans des conditions artisanales, Cattet et Forzani ont remis les pendules à l'heure avec une radicalité sidérante, nous vengeant rétrospectivement de nous être fait souiller les yeux par tant de faussaires. Depuis le temps que nous les attendions, nous les avons trouvés. 
 
En adaptant le roman de Jean-Pierre Bastid et Jean-Patrick Manchette, le duo a pu donner la fausse impression de changer d'orientation, de vouloir toucher un large public que ses expérimentations lui empêchaient d'atteindre. Il n'en est rien, tant il franchit au contraire une nouvelle étape dans son exploration de la mise en scène, affinant ses thèmes au fil d'une œuvre de plus en plus maîtrisée. Précisons toutefois pour les lecteurs du livre que cette transposition se situe d'emblée dans un champ esthétique autre que celui attendu. A mi-chemin du polar et du western, Laissez bronzer... reste fidèle à son fétichisme du bis italien, loin du classicisme revendiqué par Manchette. Le roman noir se pare d'une esthétique résolument pop, saturée de couleurs primaires, d'installations plastiques d'une sophistication maniaque et rentre dans un univers où érotisme et ésotérisme se mêlent dans un maelström dévastateur. Le film est donc, à l'instar de ses deux prédécesseurs, assez difficile à décrire autrement que comme une expérience sensorielle, un voyage immersif, chaque séquence surpassant la précédente dans l'intensité. 
 

 
Dans une maison en ruines face à la mer, les membres d'un gang de braqueurs traqués par la police règlent leur compte pour s'approprier un chargement de lingots d'or, sous l'œil pervers d'une femme dominatrice et ambiguë, déesse impitoyable de cette poignée d'hommes en perdition. Une intrigue simple en apparence mais ultra découpée sur le papier (une des raisons principales qui a motivé cette adaptation, selon les réalisateurs) qui trouve une extension parfaite dans une narration fragmentée où les points de vue alternants des personnages sur un même événement s'imbriquent dans un puzzle vertigineux, jouant en permanence sur des raccords sons audacieux et un montage d'une précision chirurgicale. Comme à son habitude, Cattet-Forzani refusent toute forme d'improvisation sur le tournage, construisant chaque plan avec un perfectionnisme maniaque, jouant de la présence d'acteurs connotés (Elina Löwensohn, Bernie Bonvoisin, ancien chanteur de Trust et Marilyn Jess / Dominique Troyes, reine du X français) comme autant de figures stylisées, iconiques, dans un huis-clos en plein air à la sécheresse minérale. Autre innovation par rapport au roman, Cattet-Forzani mettent en image ce qui n'était que suggéré entre les pages, balançant sans complexe à l'écran tous les fantasmes déviants de ses protagonistes. On rentre donc assez vite dans un monde abstrait de souffrances et de désirs où l'objet même du conflit, ce chargement d'or devient un élément alchimique (et quasi liquide dans une séquence) au sein d'un obscur rituel, dont une hallucinante scène d'ondinisme constitue l'acmé. Le film, dès lors, laisse un goût étrange de rite initiatique sadomasochiste dont l'arrière-plan méditerranéen prend une dimension quasi mythologique. 
 
Œuvre ésotérique, Laissez bronzer... le reste aussi dans sa manière de prolonger le postmodernisme contemporain qui baignait déjà Amer et L'étrange couleur... Le cinéphile averti y reconnaîtra pêle-mêle des citations musicales et visuelles de Qui l'a vu mourir ?, Tire encore si tu peux, La route de Salina, Matalo !, et autres petits classiques du bis, mais avec cette manière si personnelle de les fusionner entre elles plutôt que de les exhiber ostensiblement, dépassant le cadre du simple hommage pour créer ainsi une matière filmique authentiquement transgenre. En ce sens, le cinéma de Cattet-Forzani réussit le prodige d'être à la fois une fusillade non-stop d'une violence dévastatrice et en même temps un trip arty d'un niveau d'abstraction inédit. Reconnaissons qu'une démarche aussi radicale peut déplaire à une partie des spectateurs, soit dans un sens, soit dans l'autre. Pour nous, elle ouvre la voie d'un monde nouveau, d'une nouvelle manière de penser le cinéma, de le ressentir, et augure en tout cas de futurs projets fascinants.  
 
Sébastien
 
Film : Laisssez Bronzer les Cadavres 
Réalisateurs : Hélène Cattet et Bruno Forzani
Sortie : 18 octobre 2017
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