La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit

Après une somptueuse adaptation par Isao Takahata du fameux - du moins pour les nippophiles - conte de la Princesse Kaguya, et un Souvenirs de Marnie, plus mineur, il ne fallut pas attendre bien longtemps avant de voir poindre la rumeur d'une fermeture définitive du studio Ghibli. Ce qui, un an après la retraite de son plus célèbre fondateur Hayao Miyazaki, ne contribuait pas à illuminer l'horizon des amateurs d'animation japonaise. Et la rumeur eut beau être rapidement contredite par le producteur du studio lui-même - ce dernier évoquant une banale imprécision dans la traduction de ses propos - aucune œuvre n'est venue jusqu'à présent lui apporter d'infirmation plus concrète. Toutefois, si les machines de l'usine à rêve japonaise semblent bel et bien à l'arrêt, cela ne l'a pas empêché de sortir brièvement de l'ombre à l'occasion de la dernière édition du festival de Cannes via une improbable co-production nippo-franco-belge : La tortue rouge. Premier long-métrage d'un réalisateur habitué au format court, cette fable métaphysique transcendant époques et cultures est, n'ayons pas peur des mots, une petite merveille de simplicité et de délicatesse.

Au milieu de l'océan, un îlot solitaire hérissé de bambous contemple l'horizon, où le bleu de la mer fini par s'accoupler à l'azur du ciel. Au bord des flots, échoué sur le sable, le corps d'un homme inconscient attise la curiosité d'une bande de crabes. Rien ne trouble le silence exceptés le clapotis des vagues et le chant des oiseaux. Le soleil est déjà haut lorsque l'homme ouvre les yeux. A peine dressé sur ses deux arpions, le voilà qui se glisse sous les frondaisons et entame une brève exploration des moindres recoins de la petite île, mais ses recherches ne débouchent sur rien et ses appels restent sans réponse. A part lui, il n'y a pas âme qui vive sur ce minuscule caillou. L'homme décide alors de prendre le taureau par les cornes. Il a tout ce qu'il lui faut pour construire un radeau, et toutes les raisons de prendre le large.

Tout dans ce film trahit la patte de son réalisateur, Michael Dudok de Wit. Dépourvu de fioriture, le trait va à l'essentiel, assumant un dénuement auquel répond celui de la palette de couleurs, essentiellement constituée de teintes pastel. Ce mélange délavé de bleu, de brun, d'ocre et de vert, pour un résultat à peu près aussi outrancier qu'un prisonnier politique en pleine grève de la faim, appuie une volonté manifeste de nous faire vivre charnellement l'expérience d'un naufragé sur une île déserte. Dudok de Wit veut que nous sentions les embruns frapper notre visage, le sable chaud crisser entre nos orteils et la moiteur du sous-bois faire perler la sueur sur notre peau. Le film se rapproche en cela beaucoup de La terre éphémère, film géorgien sorti l'an passé dans quelques chanceuses salles obscures. Même expérience sereine, tellurique et reculée, même économie de mot. Car comme la plupart des court-métrages du réalisateur néerlandais le film est presque totalement muet, avec une bande originale un peu moins envahissante que de coutume afin de partager plus intensément la solitude silencieuse du protagoniste. Le parti pris est un brin casse-gueule pour un objet cinématographique censé retenir l'attention du spectateur pendant près d'une heure et demi et pourtant, ça fonctionne. Faute de communication orale, tout passe par les expressions et attitudes, lesquelles sont animées avec une telle minutie que même sans parole, émotions et intentions paraissent limpides. Et qui dit mutisme dit également absence d'idiome ce qui, couplé à la rusticité du décors insulaire et à la carnation relativement indéfinissable des personnages, ne fait qu'ajouter à l'intemporalité et l'universalité du récit.

Une absence de repère qui fait également flotter sur cette île perdue au milieu du temps et de l'espace comme un parfum de mythe originel. Contrastant avec l'impression première, très viscérale, laissée par le film apparaît en effet peu à peu un motif plus métaphysique et introspectif. Dans Père et fille, Dudok de Wit filait astucieusement le thème du décès d'un parent et la façon dont cette disparition nous habitait toute notre vie, nous mettant face à la question de notre propre mort. Ici, c'est le cycle de la vie humaine dans son intégralité que le réalisateur entend métaphoriser, tout en lyrisme et en sobriété, au gré des péripéties, rebuffades et autres instants de plénitude ou de découragement vécus par le naufragé sans nom ; un cycle dont la rencontre avec l'être aimé semble constituer la clé de voûte. Dépeinte de prime abord comme un combat pour la préservation de son indépendance et de son libre arbitre, cette dernière finit par apparaître rétrospectivement comme un petit miracle, le secret de la conquête de son monde intérieur. Du point de vue très clairement masculin du réalisateur - et dans une vision du monde il est vrai très hétéro-centrée - la femme devient alors déesse polymorphe, à la fois pourvoyeuse et symbole d'éternité, inaltérable mystère sur lequel le regard mâle ne peut que déraper. Impérial, le film se permet de conclure par un astucieux hors champ narratif, évitant l'écueil pourtant attendu du changement de protagoniste pour un final crépusculaire des plus poignants.

Titre : La tortue Rouge
Réalisateur : Michael Dudok de Wit
Production : Studio Ghibli, Wild Bunch et Why Not Productions
Origine : Belgique, Japon,
France Durée : 80 minutes
Date de sortie : 29 juin 2016 (France)
Genre : conte philosophique
http://www.imdb.com/title/tt3666024

Guillaume

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