High-Rise de Ben Wheatley

Adapté du roman éponyme de J.G. Ballard (intitulé en français I.G.H., voir chronique par ici), High­-Rise était sans conteste un des films les plus attendus du printemps 2016. Attendu en partie en raison du statut culte de l'écrivain, redécouvert dans les années 90 grâce au Crash de David Cronenberg, et dont l'œuvre ne cesse depuis de hanter la culture contemporaine, de façon tout aussi marquante mais plus souterraine que celle de Philip K. Dick, profanée depuis longtemps et de toutes les manières possibles par Hollywood. Ici, on reste en territoire anglais, loin de toute transposition géographique intempestive, sous la houlette d'un producteur (Jeremy Thomas) qui s'est battu pendant trois décennies pour voir ce projet aboutir et d'un réalisateur nouveau­ venu jurant fidélité au matériau d'origine via la caution de la famille de l'auteur. Qu'en est-­il du résultat ?

Un enseignant en faculté de médecine, Robert Laing (Tom Hiddleston), emménage dans une gigantesque tour de quarante étages, elle­même faisant partie d'un complexe plus large de structures identiques pensées comme l'habitat d'un futur idéal. Il y découvre en fait un monde en vase clos où les classes sociales sont réparties suivant les étages, les plus basses (ironiquement, des hôtesses de l'air et des techniciens de cinéma) occupant les vingt premiers, la classe moyenne (médecins et professions libérales) au milieu tandis que les vrais décideurs se trouvent au sommet. Un conflit éclate dans ce paradis urbain qui va très vite devenir un enfer, d'abord simples querelles de voisinages qui s'enveniment en une véritable guérilla interne. Des orgies de plus en plus dégénérées virent à la violence, chacun des trois camps se barricadant dans ses quartiers, transformant l'immeuble luxueux en bunker, dévastant les équipements modernes pour revenir à un état primitif.

High-­Rise repose d'emblée sur un parti pris audacieux. Plutôt que de moderniser une intrigue profondément ancrée dans les années 70, Ben Wheatley a choisi de situer l'histoire au moment de sa rédaction, en 1975, créant une sorte de SF rétro­futuriste qui semble regarder l'avenir depuis le passé. Le film se singularise donc par une imagerie déconcertante qui renvoie à toute la culture pop et musicale seventies (Amon Düül, CAN et jusqu'à Abba repris par Portishead) ainsi qu'à un cinéma psychédélique typiquement british (Ken Russell, Nicolas Roeg, Terry Gilliam) dont l'influence irrigue tout le film d'éléments surréalistes comme le cottage avec jardin installé sur le toit, où s'ébat un cheval qui finira dévoré par les habitants affamés.

Le scénario d’Amy Jump prend son temps lors de scènes d'expositions fonctionnant à rebours d'une construction classique, la rupture dans la dramaturgie provenant moins d'un élément déclencheur précis (un détail qui déclenche une catastrophe) que de la révélation progressive d'un système déjà pourri de l'intérieur et dont l'explosion est déjà programmée d'avance. Le récit se resserre donc sur les deux personnages emblématiques que sont d'un côté le réalisateur télé fauché Richard Wilder (Luke Evans), chef des « prolos » et de l'autre l'architecte Anthony Royal (Jeremy Irons), dont la folie mégalomane contamine l'ensemble de la société, mais sans que jamais le film ne s'aventure sur le terrain d'une confrontation « ordinaire », qui verrait un camp idéologique triompher sur l'autre. A la manière d'un Orange mécanique réactualisé, High-­Rise montre le processus d'absorption de la violence par un ordre qui s'en nourrit pour en recracher sans cesse de nouvelles formes.

C'est de ce caractère retors que Wheatley tire la matière de son film, qui divise les spectateurs entre fans absolus et détracteurs acharnés. De la dystopie glaçante de Ballard, Wheatley a retenu une farce macabre, une fable sur le capitalisme dont il a accentué l'aspect didactique, rajoutant un sous­texte politique anti­-Thatcher que beaucoup ont jugé critiquable bien que parfaitement raccord avec le contexte. High-­Rise est donc une comédie noire, cumulant les scènes de beuveries, de sexe et de destruction avec un sens de l'absurde et de la surenchère qui peut séduire ou rebuter. Le réalisateur enfonce le clou de ses précédents Kill List et Touristes, avec leur mélange d'horreur, de chronique sociale et d'humour décalé, affinant sa mise en scène avec une maîtrise et un brio assez bluffants. Vraie réussite en terme d'esthétique et de design (l'architecture de l'immeuble, signée du chef décorateur Mark Tildesley, est à couper le souffle, avec son curieux clivage à partir des derniers étages, signalant la séparation des nantis d'avec « ceux d'en bas »), le film tire son épingle du jeu avec style et intelligence. Alors, bien sûr, on repense encore à Cronenberg et à ce qu'il aurait pu tirer du même script, son Frissons étant déjà en 1974 une étonnante prémonition de I.G.H., mais ne soyons pas aigris. High-­Rise version Wheatley est un film tout à fait recommandable, à la fois sombre et coloré, corrosif et acidulé. Une science-­fiction pas comme les autres que vous auriez tort de bouder.

Sébastien

de Ben Wheatley
Britanique 
1h59
En salle le 6 avril 2016
S.F en H.L.M 

 

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon