Ghost in the Shell de Mamoru Oshii

Le cinéma a toujours été une prolifique machine à adapter d’autres média, avec cet éternel débat opposant les partisans du respect de l’œuvre originale à ceux de son dépassement. Parmi les divers supports narratifs passés à la moulinette de la réalisation cinématographique live (1), il en est un qui détone de par la médiocrité de ses adaptations, je veux parler de la bande dessinée japonaise : le manga – le seul parent plus pauvre que je lui reconnaisse volontiers étant le jeu vidéo. Et si les américains ont marqué l’histoire du navet avec l’ignominieux Dragonball Evolution, il faut admettre que les japonais n’ont pas fait beaucoup mieux sur des séries telles que Nana, GTO, 20th Century Boy ou Ikigami. J’ai même posé les yeux il y a peu sur une version live de Kiki la petite sorcière de Miyazaki et j’ai failli m’en arracher les yeux de dépit. Non, s’il me fallait citer une adaptation de manga réussie et même brillante pour le coup, ce serait du côté de la Corée du Sud que j’irais traîner mes guêtres pour chanter les louanges du fameux Old Boy de Park Chan-wook, ou même à la rigueur de la France qui n’a pas démérité avec les très regardables Crying Freeman et Quartier Lointain. Tout cela pour dire que l’arrivée d’une nouvelle adaptation dans les salles obscures est toujours à prendre avec de grosses pincettes. En 2008, suite à la sortie en salle de Ghost in the Shell 2: Innocence, Steven Spielberg acquit les droits du manga original – véritable monument de la bande dessinée japonaise adapté plusieurs fois avec brio en film d’animation, puis en série – pour en faire un film live et il aura fallu près de dix ans pour que ce dernier voit le jour. Maintenant que le bestiau est dans la place, revenons sur le premier long métrage d’animation adapté du manga de Masamune Shirow, un film étonnant, presque intemporel, signé Mamoru Oshii.

2029 au Japon (ou du moins le suppose-t-on) le major Motoko Kusanagi, cyborg de la section 9 – une unité anti-terroriste gouvernementale – pourchasse un mystérieux pirate informatique connu sous le nom de code "Puppetmaster" et capable de prendre le contrôle d’individus connecté cybernétiquement au réseau mondial en reprogrammant leur mémoire. Le film s'ouvre sur une scène nocturne qui annonce tout de suite la couleur. Plus que l'héroïne impassible, juchée nonchalamment sur le toit d'un immeuble telle un Batman des temps futurs, ce qui nous saute immédiatement à la gueule est ce décor urbain caractéristique dans lequel elle se fond. Cette ville sans horizon hérissée de gratte-ciel froids et prétentieux, sillonnée par des rampes routières et ferroviaires qui se passent les unes par-dessus les autres en un inextricable enchevêtrement de rubans grisâtres, parsemée d'un milliard de lueurs bigarrées, cette ville dont l'humain semble avoir définitivement déserté les rues, où le silence n'est dérangé que par une mélodie urbaine lancinante et désincarnée, cette ville est l'âme même de ce qui fut d'abord un genre littéraire avant d'influer la plupart des média narratifs et notamment l'animation japonaise, fils tourmenté du roman noir et de la science-fiction dystopique, j'ai nommé le cyberpunk. Immobile sur ce toit où nous l'avons laissée quelques lignes plus haut, Kusanagi espionne une conversation entre deux énigmatiques personnages à l'aide de son ouïe amplifiée et de sa vision passe-muraille lorsqu'un coéquipier lui signale que les dits personnages ne vont pas tarder à recevoir de la visite. Quelques étages plus bas, les deux interlocuteurs et leurs gardes du corps sont effectivement interrompus et submergés par un escadron de policiers suréquipés. Une lutte d'influence s'engage alors entre les deux forces en présence mais très vite, cette dernière est interrompue par un commentaire laconique, suivi d'une poignée de balles qui fauche avec une précision chirurgicale l'encostumé que surveillait Kusanagi. Après avoir riposté au petit bonheur la chance, les policiers perplexes ont tout juste le temps de se pencher à la fenêtre pour assister à la retraite du major dans ce qui constitue sans doute le plan le plus célèbre du film. Surplombant un méli-mélo de routes fourmillantes, l'héroïne choit voluptueusement dans le vide. Son corps devient brusquement transparent, ne laissant plus flotter dans l'air qu'un visage au sourire étrange et aux yeux éteints. Puis le visage disparaît à son tour, comme si son propriétaire se diluait dans la ville tentaculaire. Composition percutante qui trouvera très intelligemment son écho plus tard, au paroxysme de l'histoire.

Complexe et peu didactique, le scénario de Ghost in the Shell parait de prime abord assez réticent à se rendre accessible à celui qui le suit. Dès les premières minutes on est lâché sans filet dans un embrouillamini de politique internationale et de rivalité policière interservices qui laisse d'autant plus perplexe qu'aucun véritable repère géographique n'est précisé. L'impression de courir après une histoire qui se dérobe espièglement à notre regard chaque fois qu'on pense l'avoir cerné est un tantinet contrariante mais peu à peu, il devient de plus en plus évident que tout cela n'est que poudre aux yeux. Un peu comme un énoncé de mathématique multipliant les informations inutiles pour mieux embrouiller celui qui tente de le résoudre, Mamoru Oshii habille son film de multiples atours qui n'ont que l'apparence de l'importance. Même l'intrigue policière n'est qu'un prétexte à l'étalement des états d'âme de sa protagoniste et ce qui débute tambour battant comme une fresque futuriste épique finit par se muer en quelque chose de plus intime et introspectif. La puissance du long-métrage réside dans le fait qu'Oshii a su respecté le propos et la philosophie de l’œuvre originale sans pour autant laisser l'ampleur et la solidité d'un tel matériau de départ brider la sensibilité artistique qui lui est propre. On retrouve ainsi les questionnements métaphysiques chers à Masamune Shirow sur ce qui constitue l'humanité d'un individu dans un univers où l'homme est capable de substituer une enveloppe mécanique à son corps de chair et d'os. Le titre, Ghost in the Shell, est une référence à peine voilée à la notion de "fantôme dans la machine" développée par les essayistes Gilbert Ryle et Arthur Koestler, lesquels réfutent le dualisme cartésien voulant que l'âme (désigné dans le film sous le nom de "ghost") soit une entité immatérielle logée dans le corps mais distincte du corps pour lui préférer un esprit indissociable à la fois de l'existence et de l'activité du corps. En replaçant ces réflexions dans le cadre du transhumanisme, Shirow s'interroge sur l'humanité d'un être qui se transcenderait en machine. En partant du principe qu'un tel être continuerait de penser et de prendre des décisions en toute autonomie, ne faudrait-il pas réévaluer la définition d'un être conscient ? Et par extension, si un homme peut se transformer en une machine consciente, pourquoi une machine assez perfectionnée pour avoir conscience de sa propre existence ne pourrait-elle pas être considérée comme humaine ?

Ce propos de fond, on le trouve ainsi développé quasiment à l'identique dans l'adaptation cinématographique de Mamoru Oshii, lequel a toutefois choisi de le transmettre sur un ton très différent de celui du manga, un ton plus personnel, comme si le réalisateur avait voulu faire vivre le fantôme à l'intérieur de son univers personnel. L'humour de la bande dessinée disparait totalement au profit d’une gravité et d’une noirceur presque crépusculaires. Le futur réalisateur d'Avalon a opté pour un découpage lent, parfois méditatif, interrompu çà et là par des scènes d’action fulgurantes, mêlant grâce et brutalité. Dans le cinéma d’Oshii, une scène de poursuite haletante qui s’achève en apothéose sur un duel graphiquement superbe entre fuyard et chasseuse invisible peut tout à fait laisser la place à un échange philosophique paisible au bord de l’eau, pour embrayer sur une succession contemplative de plans introduisant l'anodin et le quotidien dans une oeuvre d'anticipation qui revêtait putôt jusqu'alors les effets du techno-thriller. Le cinéaste dévoile sa vision d’une ville à la fois grandiose et crasseuse, foisonnante et glaciale, où les gens sont filmés comme un décor autant que les canaux remplis d’eau saumâtre et les murs de buildings recouverts d’affiches bigarrées et d’enseignes au néon criardes, composantes vivantes d’un système tentaculaire et absurde plutôt qu’êtres intelligents et sensibles – la seule apparente exception finit par décevoir nos attentes et trahir notre empathie puisqu’il apparaît que sa vie et ses souvenirs ne sont qu’un leurre, reprogrammés par l'homme que poursuit le major. La musique emblématique du film, énigmatique et solennelle à souhait, avec des accents japonais traditionnels quasi mystiques, est la cerise sibylline sur le gâteau mélancolique. Elle accompagne à merveille le questionnement existentiel  et métaphysique d’un protagoniste qui, doutant de son humanité, va se retrouver à même d’aller bien au-delà. Evolution ou aberration ? Là est toute la question.

En à peine plus de quatre-vingt minutes, Mamoru Oshii est parvenu à transcender une œuvre prolifique pour délivrer un film magistral et envoutant, un chef-d’œuvre, n’ayons pas peur des mots. Le film de Rupert Sanders, remake live du remake animé et culte d’un manga lui-même culte, entend remettre le couvert avec quarante minutes de plus. Alors, adaptation fidèle, transcendance visionnaire ou bien pâle copie ? La réponse en salle !

Guillaume

(1) Comprendre : non animée, avec de véritables acteurs.

Fiche technique :

Titre : Ghost in the Shell
Réalisateur : Mamoru Oshii
Production : Kodansha, Bandai Visual, Manga Entertainment, Production I.G
Origine : Japon
Durée : 82 minutes
Date de sortie : 18 novembre 1995
Genre : Cyberpunk psychologico-métaphysique
Lien IMDB : http://www.imdb.com/title/tt0113568/

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