Fifigrot : carnet de voyage 2018

Tous les ans il revient avec la régularité d’un métronome, et les salles obscures de la ville rose s’emplissent alors d’une saine effervescence ; comme un contrepoint salvateur au glamour guindé des marches cannoises, le Fifigrot déballe avec une flamboyance toute grolandaise son cinéma décalé et joyeusement contestataire. En tant que fleuron de l’avant-garde culturelle occitane, Superflux ne pouvait qu’être aux première loges d’un tel évènement. C’est pourquoi, alors que le gratin des cultureux toulousains se massait devant les portes du Cosmo pour la soirée d’ouverture ce vendredi 14 septembre de l’an de grâce 2018, tout frétillant de joie à l’idée de mater en avant-première la dernière production des studios Kervern/Delépine, le dit fleuron était occupé à ... picoler de frais breuvages houblonnés à la terrasse de l’Impro, ruminant maussadement sa frustration. Plus de place, qu’ils nous dirent, malgré nos accred’ flambant neuves et notre arrivée une heure à l’avance, c’est hors les murs, plantés devant le petit théâtre de la rue que nous passâmes notre première soirée de festoche, pour finir sur un kebab et une caipirinha du filochard financée à base de gain de jeu à gratter, parce que c’est un peu ça aussi le Fifigrot.

Avant de commencer, voici pour ceux qui ne voudraient pas se farcir l'intégralité du récit la liste des long-métrages que je dissèque :

 

Pas revanchard pour un sou, je me repointai le lendemain sur les lieux même de ma déconfiture pour enfin entamer les hostilités, sous pavillon kazakh. Déjà présent à l’édition 2014 où il remporta l’amphore des étudiants de l’ENSAV pour The Owners, Adilkhan Yerzhanov avait décidé de remettre le couvert cette année avec son dernier long-métrage : La tendre indifférence du monde. Jusqu’ici, ma seule expérience du cinéma Kazakh se résumait à un film, Tulpan, sorte de fresque minimaliste assez fraîche et burlesque mais dont l’essentiel de l’action tenait à l’aise dans les deux minutes de sa bande-annonce. Anticipant une réalisation du même tonneau, j’avoue ici devant témoin avoir été époustouflé par la beauté formelle de cet appétissant objet filmique. Lumières, couleurs et cadrages, tout est fignolé avec une minutie fascinante, presque ensorcelante. Les longs plans fixes et autres lents travelling qu’affectionne le réalisateur confèrent à son film un je-ne-sais-quoi de pictural et d’onirique qui ne s'éclipse qu’à l’occasion de drolatiques saillies burlesques. C’est d’ailleurs à la lumière de ce savant mélange de poésie et d’absurde, couplé à une sorte de distance vis-à-vis de l’action, que le titre du film prend tout son sens. Dommage que l’intrigue et les protagonistes y perdent au passage en consistance pour la première, en épaisseur pour les seconds. Reste un film extrêmement recommandable, une romance légère et exotique où naïveté et panache vont de pair, et dont la seule beauté plastique vaut de toute façon nettement le détour.

 

L’Amour flou rôde pour sa part sur les frontières nébuleuses séparant le documentaire de l’autofiction. Après dix ans de vie commune et malgré l’irruption de deux mouflets tout ce qu’il y a de plus charmants, Romane Bohringer et Philippe Rebbot en sont venus à ne plus se supporter l’un l’autre. Toutefois, ils souhaitaient mettre fin à leur vie de couple sans pour autant foutre en l’air leur vie de famille, aussi partirent-ils sur un compromis assez singulier : vivre dans deux appartements mitoyens avec pour tout lien aussi bien physique que symbolique la chambre de leurs enfants. Et de cette anecdote bien réelle il décidèrent de faire un film en parallèle de leur emménagement sur les lieux même de leur vie communément séparée, mettant à contribution aussi bien les membres de leurs famille qu’une ribambelles d’acteurs interprétant des rôles à cheval entre le fictif et l’authentique. Tout cela débouche sur une comédie familiale qui fait assez rapidement oublier le classicisme de sa structure par l’efficacité humoristique de ses dialogues et de ses situations, lesquelles rappelle beaucoup le cinéma de Julie Delpy - notamment le Skylab et son diptyque des Two days in. Malgré sa composante autobiographique, le film ne verse pas dans l'exhibitionnisme prétentieux, parvient à rester léger sans pour autant édulcorer les inévitables tensions et difficultés suscitées par un tel choix de vie et évite l’écueil de la moralisation, préférant moquer gentiment celle-là même que les deux protagonistes/réalisateurs ont eu à subir de la part de proches autant que de moins proches. La sincérité de la démarche des ex amants apparaît d’autant plus lorsqu’on les entend parler en chair et en os de leur création, juste après la projection. Il devient alors assez vite évident que Philippe Rebbot est à peu près aussi cabotin, impulsif et incohérent que le personnage qu’il incarne dans le film, et idem pour Romane, à la fois plus raisonnable et sensible que son tumultueux partenaire. Cette complicité qui malgré toutes leurs prises de bec semble resurgir d’un passé révolu à de rares occasions dans la fiction se matérialise soudain à quelques pas de nous, comme si le film avait trouvé le moyen de continuer son petit bonhomme de chemin au-delà de son générique, et je suis bien forcé d’avouer que cela à quelque chose de touchant et d’authentique.

 

Et puisqu’on parle d'aveu en voici un second : je suis passé complètement à côté de Jahilya. Sixième long métrage du marocain Hicham Lasri, le film “raconte” pêle-mêle les mésaventures d’une demi-douzaine de personnages victimes des uns, bourreaux des autres, mais tous esclaves du même système, au cœur d’un événement historique réel : l’annulation de la fête du mouton par le roi Hassan II en 1996. Et si je couronne mon verbe de guillemets, c’est que Jahilya assume un certain minimalisme scénaristique, entendant véhiculer son propos via une approche plus sensorielle que discursive. Une démarche à la fois audacieuse et casse-gueule, car bien plus susceptible de s’aliéner les subjectivités incapables de se mettre au diapason de celle du réalisateur. Ce dernier ne se simplifie d’ailleurs pas la tâche en optant pour un format choral dont la complexité me paraît aller à l’encontre de sa philosophie de base. De fait, si le film tente et réussit même de belles choses sur le plan esthétique, il se plante à mon sens complètement sur son montage. La multiplicité et l’enchevêtrement parfois frénétique des intrigues couplés à une pénurie de liens logiques entre scènes rendent en effet difficile la construction d’une cohérence aussi bien spatiale que temporelle de l’action, ce qui commence à faire beaucoup si l’on ajoute à cela le refus de consistance scénaristique. Au final, le film s’apparente à une expérience onirique étrange dont on n’est pas sûr de saisir le fin mot, et que l’on oublie assez vite après quelques pas hors de la salle de cinéma. Je ne doute pas que certains apprécieront mais moi je passe mon tour.

 

Le dernier rejeton de Lars Von Trier, The House that Jack Built, m’a pour sa part à la fois subjugué et un brin contrarié. Le film donne la parole à Jack, tueur en série de son état, qui s’épanche auprès d’un mystérieux interlocuteur et lui relate dans le détail les cinq meurtres qui ont le plus marqué son parcours d’assassin. Cynique à souhait, il entame les hostilités par deux saynètes savoureusement burlesques évoquant les débuts aussi hasardeux que maladroits du tueur - Matt Dillon, impeccable et glaçant dans sa défroque de psychopathe manipulateur. Les dialogues sont ciselés, l’équilibre entre humour et tension parfait, mais quelque chose de sombre et de malsain va progressivement contaminer la mise en scène du film à mesure que Jack gagne en assurance et affine sa technique, comme si la sensibilité esthétique du réalisateur évoluait en parallèle des pulsions macabres de son personnage. La frontière entre ironie et complaisance devient alors de plus en plus poreuse. Lars Von Trier est suffisamment brillant pour contrebalancer la gratuité trash de ce qu’il met en scène par un second degré toujours plus incisif, mais un motif récurrent semble échapper à ce décalage : celui d’une victime presque systématiquement féminine, présentée comme une matière impuissante et malléable dont disposerait à loisir le meurtrier mâle et omnipotent. Autant les chorégraphies morbides auxquelles se livre le tueur avec sa collection de cadavres figés par le gel me chagrinent assez peu et me font même sourire tant elles flirtent avec l’absurde, autant ai-je du mal à saisir la plus infime trace de second degré dans cette insistance à mettre en scène l’exercice de la domination d’un homme sur des femmes caricaturales et manifestement incapables de se défendre. A aucun moment cet acharnement misogyne n’est présenté comme un élément de caractérisation solide du protagoniste - on ne saura jamais pourquoi il ne met en avant que la partie féminine de son curriculum mortem - ce qui nous encourage clairement à attribuer ce travers pulsionnel à l’homme qui incarne en quelque sorte son double, celui qui crée au lieu de détruire, le réalisateur lui-même. Tout cela est d’autant plus regrettable qu’à ce malheureux aspect près, le film est une franche réussite à la fois comique, esthétique et scénaristique, débouchant sur un final allégorique aux doux relents dantesques qui prend chafouinement à contrepied la référence qu’il invoque, affirmant avec dérision que le jugement divin est une fable et que nous sommes bien souvent nous-même les architectes inconscients de notre propre damnation.

 

La figure emblématique du tueur en série est également à l’honneur dans Pig, du réalisateur iranien Mani Haghighi, qui relate les déboires d’un cinéaste dépressif ayant perdu son autorisation étatique d’exercer, se fait dérober son égérie par son plus grand rival et, cerise sur le gâteau, se voit ignorer par un tueur en série décapitant les uns après les autres les meilleurs créateurs de films du pays. Exemple même du fait que la comédie est un art subtil et qu’un bon pitch ne suffit pas pour faire un bon film, Pig se prend les pieds dans à peu près tous les tapis persans qui croisent son chemin. Bavard à en vomir, le film est dénué de toute intention de mise en scène, se contentant la plupart du temps de braquer en plan serré sa caméra sur le visage d’acteurs pétaradant un texte dépourvu de toute finesse et estimant manifestement que le surjeu emblématique du registre comique est une condition suffisante à la vibration des zygomatiques. Quelques gags et traits d’esprit font mouche mais ils se noient dans un océan de plaisanteries et autres situations qui tombent à plat et ne sauraient de toute façon redresser une intrigue exempte de toute tension dramaturgique, dont le protagoniste épouvantablement puéril ne parvient pas à susciter la plus petite once d’empathie. Tout cela tourne à vide et navigue au jugé vers un cap on ne peut plus incertain, pour déboucher sur un final ni mieux ni pire que le reste. On rit parfois, on s’ennuie surtout - dire que c’est lui qui a remporté l’amphore d’or du jury, c’est à n’y rien comprendre.

 

Mais allons, qu’à cela ne tienne, si les tête coupées iraniennes n’ont rien d’intéressant à dire, il n’est pas dit que ce sera la même tisane pour leurs consœurs d’Amérique latine. Dans Meurs, monstre, meurs d’Alejandro Fadel, l’ambiance n’est pas tout à fait à la bamboche. Au coeur d’une vallée reculée de la cordillère des Andes, le corps d’une femme atrocement décapité est retrouvé par la police rurale, laquelle appréhende assez vite un homme à moitié fou prétendant que tout ceci est l’œuvre d’une créature monstrueuse, ce que de nombreux éléments semblent mystérieusement accréditer. Aux antipodes de la jet set glamour et surexcitée de Pig, la poignée de flics dépressifs et autres paysans neurasthéniques dont la caméra de Fadel effleure les visages sont à l’image du cadre dans lequel ils subsistent : impassibles, rudes et austères. Piochant aussi bien dans les codes du polar que du cinéma d’horreur le film parvient mine de rien à installer une atmosphère lourde et oppressante, appuyée par quelques jolis plans qui ravivent ponctuellement comme un nébuleux malaise. Et s’il prend son temps, un peu trop parfois, la mayonnaise prend aussi tant que la peur qui guide ou broie les personnages reste immatérielle, croque-mitaine invisible et sournois qui semble n’exister que du coin de l’œil. Malheureusement, la dernière partie du long-métrage s’emploie consciencieusement à oblitérer tout ce qui fonctionnait jusqu’alors en donnant corps à cette peur de façon grotesque et pathétique. Le réalisateur se met tout d’un coup à accumuler les bizarreries dramatiques et visuelles, comme pour singer le cinéma de David Lynch sans toutefois posséder ni l’envergure ni la puissance d’évocation onirique du maître. On ressort de tout cela déçu et vaguement hébété, avec quatre mots quant à eux bien précis à la bouche : tout ça pour ça ?

 

Pour me remettre de la déception de ces deux dernières expériences cinématographiques, je jugeai pertinent de me permettre une petite valeur sûre, la rediffusion 20 ans après sa sortie de Festen, plongée aride et sans concession au cœur du monde hypocrite et putride de la haute bourgeoisie danoise. La preuve faite film qu’il est possible de faire du grand cinéma sans aucune autre prétention esthétique que celle du juste cadre, qu’un bon scénario est moins tributaire de péripéties quelconques que d’un rythme parfaitement ciselé et que la monstruosité n’a pas besoin de croc ou de tentacule pour susciter le malaise. Une œuvre puissante et bouleversante sur laquelle je ne dégoiserai pas plus au risque d’en ternir les effets. Pas évident qu’il réapparaisse de sitôt dans les salles obscures mais à défaut, sachez qu’une adaptation théâtrale squattera les planches du Théâtre de la Cité de Toulouse (ancien TNT) du 20 au 24 novembre 2018.

 

Et pour conclure sur une note plus guillerette, quelques mots sur la dernière comédie de Pierre Salvadori, quatre ans après l’excellent Dans la cour. Dans En Liberté Yvonne, inspectrice de police, découvre que son défunt époux le capitaine Santi, héros de la police locale tué au cours d’une opération deux ans auparavant, était en fait un ripou de la pire espèce. Bien décidée à faire amende honorable, Yvonne entreprend de suivre et soutenir Antoine, tout juste libéré de taule où il végétait injustement depuis huit ans du fait de l’ex-flic corrompu. A l’image de Very Bad Cop, le film s’ouvre sur une scène d’action improbable où un flic dur à cuir et viril à souhait corrige presque à lui seul une quinzaine de trafiquants de drogue, scène qui dévoile bien vite son rôle de fantasme - dont plusieurs réjouissantes variations viendront régulièrement interrompre l’action - puisqu’elle n’est que le support d’une histoire rocambolesque racontée par Yvonne au chevet de son fils, peut-être d’ailleurs moins pour l’endormir que pour entretenir dans son imaginaire la figure d’un père héroïque et sans reproche. Là où Adam McKay s’amusait à parodier avec une bonhomie pas si anodine l’héroïsme policier du cinéma hollywoodien, Salvadori préfère fantasmer une police certes faillible et distraite, mais également perméable à la culpabilité et surtout soucieuse de réparer ses erreurs passées, quitte à transgresser elle-même la loi qu’elle est censée faire appliquer. La vraie bonne idée du film est d’avoir fait de l’ancien taulard innocent non un souffre-douleur angélique mais une victime revancharde et complètement toquée à qui Yvonne, par pure sentiment de responsabilité, se sent obligé d’apporter son aide - avec en ligne de fond l’idée que le système flico-carcéral est finalement plus générateur que correcteur de délinquance. Le long-métrage n’échappe pas ponctuellement à une légère mièvrerie propre au cinéma de Salvadori mais ses ressorts comiques sont si bien huilés, son intrigue si bien ficelée et sa constellation de personnages secondaires si drolatique qu’on lui pardonne aisément cette petite facilité.

Sans la présence tapageuse et avinée d’un Benoît Poelvoorde pour troubler le silence ouaté de la paisible salle A de l’ABC, la cérémonie de remise des amphores fut un brin plus tranquille qu’il y a deux ans. Une boutade de-ci, un bon mot de-là, quelques enveloppe arrachées et pas mal de nostalgie, car ce Fifigrot était le premier à battre son plein sans la présence inestimable et dégingandée du président Salengro, tombé au champs d’honneur quelques mois plus tôt. L’occasion de repasser sur grand écran une bonne partie de la curieuse matière culturelle exposant les formes singulières de l’auguste dirigeant grolandais. Quand les lumières s’allumèrent suite à une énième gesticulation du pitre présidentiel, il y eut comme un instant de flottement où personne ne bougea. Peut-être attendions-nous un dernier trait d’esprit, une dernière galéjade qui ne vint pas. C’est ainsi que nous autres imbéciles heureux, tous nés quelque part, nous en fûmes d’un pas leste vers nos sympathiques destins, pour en tirer tout ce qu’il y a de beau et de cocasse avant que ne sonne l’odieux tocsin.

Adieu, et banzaï !

Guillaume

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