Fifigrot : carnet de voyage 2017 (2)

Poursuivons nos aventures cinématographiques grolandaises avec trois long-métrages en avant-première.

Pour le réconfort :

J’aime beaucoup Vincent Macaigne. Il y a dans la naïveté et la gaucherie parfois incommodante des personnages qu’il campe quelque chose qui me rappelle Desproges interviewant Sagan. Alors qu’une tripotée de spectateurs - dont moi-même - s’apprêtait à visionner l’avant-première de son premier long-métrage au cinéma, quelque chose de ce personnage burlesque qui ne s'incarnait jusqu'alors qu'à l'écran a subitement traversé le quatrième mur pour se déverser dans la réalité. Anticipant le début de la séance, les éclats de voix se faisaient de plus en plus étouffés lorsqu’un organisateur du Fifigrot, le micro à la main, sa planta devant l’écran et nous invectiva à peu près en ces termes :

« Bon, certains d’entre vous le savent déjà, Vincent Macaigne ne pourra malheureusement pas être des nôtres ce soir. Quant à la raison de son absence, vous allez rire, il [faisait je ne sais plus quoi en Suisse] et a paumé son passeport. Il le cherche depuis ce matin… »

S’en suivit plusieurs tentatives de joindre l’animal au téléphone, dont la plupart échouèrent sur une messagerie à la voix hagarde tout à fait caractéristique du bonhomme, et après avoir convenu de le rappeler une fois le film terminé, ce dernier débuta par … une succession d’appels téléphoniques infructueux. A ce niveau de coïncidence, on est en droit de se demander si c’est réellement un coup du sort ou bien plutôt un coup d’éclat… Tourné en dix jours suivis par quatre années de montage, le film raconte le retour au pays de Pauline et Pascal, héritiers bourgeois de la province orléanaise devenus voyageurs dilettantes depuis la mort de leur père. Ayant omis de payer les traites du domaine familial, ils se voient contraints de concéder sa revente et profitent de leur passage sur place pour revoir leurs amis d’enfance, d’origine plus modeste.

Contrairement à ce que voudraient nous faire croire ceux qui proclament son obsolescence, la lutte des classes n’est pas un phénomène archaïque ni même vieillissant. Et toutes les tentatives d’appauvrissement du langage façon 1984 n’y changeront rien : la péremption de la récalcitrance des « petits » n’a rien d’une réalité sociétale, c’est un rêve de nanti. En vérité la tension entre riches et pauvres, voleurs et volés dirait monsieur Jacob, s’incarne partout. Sur l’arène politique, c’est entendu, dans le monde du travail, cela va de soi, et dans les rues vibrant au rythme de la gronde populaire, ça me paraît évident, mais elle se manifeste également de façon plus anodine, dans l’intimité de notre rapport à autrui, fut-il ami d’enfance ou parfait inconnu. Après cinq ans d’oisiveté mondaine, nos deux orphelins de la haute se retrouvent face à d’anciens camarades qui ont dans le même temps cravaché dur pour garder la tête hors de l’eau. On rivalise alors d'hypocrisie pour préserver les apparences et on fait comme si rien n'avait changé depuis l'adolescence, sauf qu'entre-temps la réalité de l'imposture possédante ainsi que l'arbitraire sous-tendant un tel état de fait a éclaté au grand jour, tout du moins pour certains. Et les réactions face à une telle prise de conscience n'ont rien d'homogène. Lorsqu'un privilégié - et à plus forte raison un noblaillon - se frotte à la nature contingente de sa bonne fortune, soit il enfile ses œillères, soit il se construit une argumentation béton pour justifier son succès non seulement aux yeux des autres, mais surtout aux siens propres (1). Quant aux démunis, les œillères leur siéent tout aussi bien et lorsqu'elles leur démangent le bout du nez, ils peuvent toujours trancher entre rancœur et insoumission. C'est dans ce contraste qui réside entre la fausse désinvolture du nanti et l'amertume désabusée du prolétaire que réside à mon sens le cœur du film de Vincent Macaigne. Sans pour autant fermer les yeux sur un scénario chaotique où l'ellipse est reine et la caractérisation instable, il faut admettre que le matériau filmique modelé par le gaillard retranscrit avec brio - tout en s'éloignant consciencieusement des stéréotypes - ce qui végète au fond du cœur de ses personnages, de l'exaspération d'un bûcheur acariatre et carnacier à la vue de l'oisif inconséquent né avec une cuillère en argent dans la bouche au mal être doublé de mépris inconscient de ce dernier, qui finira tout de même par briser son épaisse armure de flegme à l'occasion d'une scène remarquable et puissamment symbolique où deux acteurs transfigurés font enfin fi des apparences pour se balancer directement à la gueule leurs quatre vérités. Puis le calme reprend ses droits. Retour à la nonchalance pour les uns, tandis que la fureur des autres vire au désenchantement lorsqu'il devient évident qu'aucune estocade ni aucune main tendu ne leur permettra jamais de combler le gouffre qui les sépare. Et c'est d'autant plus absurde qu'au final, personne ne sort grandi de cette fracture inique. Pour le réconfort, un film qui n'a jamais aussi mal porté son nom…

Un berger à l’Elysée :

Connaissiez-vous Jean Lassalle avant la validation de sa candidature aux dernières élections présidentielles ? Moi non. De fait, c’est par le biais du talk-show d’un John Oliver quelque peu facétieux que j’eus pour la première fois vent du bonhomme, et c’est avec un brin de condescendance que je le rangeais sans autre forme de procès dans la catégorie des candidats loufoques au même titre que Sylvain Durif ou Dédé l’Abeillaud - à ceci près que ces derniers ne sont pas parvenus au premier tour.

M’est avis que Pierre Carles ne savait pas trop où il fourrait les pieds lorsqu’il accepta de suivre le père Lassalle durant sa campagne présidentielle, avec pour charge de réaliser entre autres une vidéo promotionnelle et un livre d’entretien détaillant son programme. Le député des Pyrénées-Atlantiques avait pour sa part pensé à lui après avoir visionné son documentaire réalisé à propos du président équatorien Rafael Correa. Malgré sa perplexité ainsi qu’une relative ignorance de ce qu’implique le travail de responsable de la communication d’un candidat à la présidentielle, Carles ne se démonta pas et pensa à Philippe Lespinasse pour lui donner un coup de main dans cette affaire. Le résultat est évidemment empreint du burlesque imprègnant le personnage de Jean Lassalle, cette haute silhouette dégingandée surmontée d’une trogne burinée par l’air montagnard, dont les rides se font les hérauts d’une sorte d’assurance tranquille, elle-même contrebalancée ou plutôt épicée par une imprévisibilité doublée de gaucherie. Difficile de ne pas trouver sympathique ce gars mal à l’aise en costume, capable de chanter en patois à l’assemblée nationale pour fermer le clapé d’un Sarkozy totalement interdit ou de tâcher son accoutrement avant une entrevue importante en débouchant inconsidérément une bouteille de vin à l’arrière de sa voiture – dans laquelle il semble passer une bonne partie de son temps à se changer. Difficile également de définir la boussole politique d'un bougre qui oscille étrangement entre la gauche anti-capitaliste et la vieille droite saucisson.

Ceci étant dit, le fait que Jean Lassalle soit sympathique ou non n’est pas vraiment la question posée par le film de Pierre Carles. Le documentariste éprouve sans nul doute une espèce de fascination confuse envers le personnage mais moins que ce dernier, c’est justement cette fascination qui constitue son sujet. Qu’est-ce qui a pu amener un gauchiste convaincu tel que lui à accepter de suivre et même de filer un coup de main à un élu du centre droit, la voilà la question. Le fait de se montrer régulièrement à la caméra et de commenter parfois l’action tel un narrateur de roman n’a rien d’anondin. Cela lui permet de chiper la position de protagoniste et de faire comprendre au spectateur que ses propres convictions politiques ne sont pas tout à fait celles du sujet qu’il filme. Quant à la réponse à la question que j’évoquais tantôt, à mon sens, la voici. Je ne voterai probablement pas pour Jean Lassalle au prochain grand raout républicain et vous l’aurez sans doute remarqué dans mes précédents propos, beaucoup de choses me déplaisent dans la société actuelle, mais je suis tout de même bien content de vivre dans un monde où un ancien berger des Pyrénées-Atlantiques maire d’un bled d’à peine 162 habitants peut encore se présenter face aux pingouins et pingouines habituels pour leur rappeler que le peuple est plus consistant qu'une simple statistique dans un tableau excel.

Brigsby Bear :

Il est malaisé de détailler le pitch de Brigsby Bear sans en dire trop sur une intrigue qui réserve dès le début de son cheminement une surprise assez savoureuse (2). Judicieusement évasif, le fascicule du Fifigrot évoque tout juste pour décrire le film un mélange entre Canine et le Truman Show, ce qui est à la fois pertinent et un tantinet trompeur, car le film s’émancipe très rapidement du second tant en manquant de cette ambivalence corrosive et de cette inquiétante étrangeté qui faisaient tout le sel du premier.

Cela fait des années que James n’est plus un enfant, ni un adolescent d’ailleurs et pourtant il vit reclus chez ses parents, enfermé dans un bunker au milieu du désert sans aucun contact avec le monde extérieur. Dehors, l’air est devenu irrespirable et il voit tous les jours son père partir au travail avec un masque à gaz juché sur le nez. La vie confinée est bien pesante pour le jeune homme mais heureusement il y a Brigsby Bear, une émission de télévision kitchissime – improbable hybridation de Star Trek, les Teletubbies, Bioman et Capitaine Caverne – dont son père lui ramène régulièrement un nouvel épisode sur VHS. Parfois, James profite du sommeil de ses parents pour chiper un masque à gaz, monter sur le toit du bunker et rêvasser sous les étoiles. Une nuit, il aperçoit au loin une myriade de lueurs colorées se rapprocher de chez lui. Enfin ! Quelqu’un avait fini par se décider à mettre un terme à leur sinistre retraite !

La première moitié de Brigsby Bear est parfaitement réjouissante. Plongeant d’emblée le spectateur dans un univers excentrique et déconcertant, le scénario prend un malin plaisir à attendre l’exact moment où celui-ci commence à se sentir à l’aise pour opérer un retournement magistral, lequel accomplit l’exploit de nous faire voir avec des yeux neufs et presque innocents un cadre qui devrait nous apparaître beaucoup plus familier. Rien que pour ce haut fait qui repose en grande partie sur le talent d’un acteur principal insolent de justesse, le film mérite le coup d’œil. Souvent drôle et assumant sans réserve des atours kitch aussi facétieux qu’inventifs, il se pose en véritable déclaration d’amour au "do it yourself", dans la droite lignée de Soyez sympas, rembobinez. Toutefois, là où la plaisante farce de Michel Gondry trouvait son équilibre dans un second degré fidèlement constant, Brigsby Bear tente le métissage risqué de l’humour et du pathos, et c’est peut-être là que le bât commence à blesser. Derrière le verni d’espièglerie, les thèmes abordés par le film avaient pourtant le potentiel d’en faire une œuvre plus complexe mai c'est comme si, retissant à l’idée d’écorner la composante solaire de son œuvre, le réalisateur avait choisi de simplement effleurer ce qu’il y a d’ambigu et de sombre en elle. En résulte un long-métrage indéniablement beau et récréatif mais également lisse et sans aspérité. Et ça ne pardonne pas, les insolites soubresauts scénaristiques initiaux s’assoupissent pour laisser place à une prévisibilité toute hollywoodienne. En prenant le parti du feel-good movie, Dave McCary accouche d’une friandise agréablement acidulée qui n’aurait pas pâti d’un soupçon d’ambivalence et de cruauté. Séduisant, le film l’est indéniablement et il faut bien avouer qu’on en ressort le sourire aux lèvres, mais il lui manque ce je-ne-sais-quoi d’audacieux et d’authentique qui fait la marque des grands films. Dommage, il y avait un très fort potentiel.

Guillaume

(1) En France, il existe même un lieu pour apprendre aux riches à exceller en cette matière : on appelle ça les "grandes écoles", mais je ne vais pas partir sur le sujet ou je ne suis pas couché...

(2) Vous voilà prévenu, épargnez-vous la lecture des lignes qui suivent si vous désirez vous garantir une expérience de découverte optimale.

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