Fifigrot : carnet de voyage 2017 (1)

Un festival tel que le Fifigrot, c’est un peu comme une piscine un jour où la canicule n’a pas cru bon de pointer le bout de son appendice nasal. Une fois dedans, on sait que l’on s’y sentira comme un coq en pâte, ce qui n’empêche pas la question délicate de la pénétration en eaux troubles de rester pleine et entière. Va-t-on s’y jeter tête baissée, attendre qu’un importun nous y précipite ou bien s’y enfoncer petit à petit en serrant les dents ? Va-t-on se pointer dès l’inauguration pour se farcir une palme d’or, s’essuyer les pieds sur la subtilité en osant le délire visuel trash à la Kuso ou préférer la sobriété d’un documentaire militant ? Il y a cent manières de commencer une guerre et c’est pour ma part avec un certain Bill Plympton que j’ai finalement décidé d’entamer la mienne.

La Vengeresse :

Je sais bien que ce cher Plympton est connu et apprécié depuis quelques années déjà par les amateurs éclairés d’animation excentrique et d’ailleurs, ses dernières créations avaient commencé à me faire de l’œil à l’époque de leur sortie en salle, mais allez savoir pourquoi, il s’était toujours présenté un impondérable de dernière minute pour que je renonce à me laisser séduire. Le Fifigrot était une occasion toute trouvée de rompre le mauvais sort. Dans La Vengeresse, son dernier long-métrage financé en partie par Kickstarter et coréalisé avec Jim Lujan, un sénateur anciennement biker/catcheur met en concurrence quatre privés et un gang de motards pour retrouver une cambrioleuse l’ayant délesté d’un document compromettant. Un scénario de polar burlesque qui lorgne furieusement du côté de la parodie de films d’exploitation. On pense notamment aux films engendrés par le diptyque Grindhouse de Tarantino et Rodriguez : Machete et Hobo with a shotgun, avec une violence qui confine à l’absurde et une panoplie de personnages hauts en couleurs et archétypaux. Le film me parait  également entretenir une certaine filiation avec The Big Lebowsky et plus récemment Inherent Vice. Accablée tout à la fois par une chaleur insupportable et un urbanisme aussi galopant que maladif, la Californie que tous trois dépeignent semble propice à toutes les extravagances et autres délires plus ou moins oniriques. Au final, cette Vengeresse se détache toutefois assez significativement des dernières réalisations de Plympton. Moins inventif, ébouriffant et profond, la faute à un scénario plus classique et convenu qui constitue un terreau peut-être un poil trop pauvre pour que s’épanouissent les excentricités visuelles que l’animateur affectionne. Le style lui-même est aisément reconnaissable, entre déformations de perspective à tout va, corps distordus et animations très légèrement saccadées mais les traits sont moins foisonnant et les couleurs plus criardes que de coutume, pour un résultat moins flamboyant. Reste une expérience filmique drolatique et burlesque, un brin trop longue pour ce qu’elle raconte mais peut-être un peu moins creuse qu’il ne peut sembler au premier abord, avec une pantalonnade finale qui en dit long sur la suprématie de la forme par rapport au fond dans l’écosystème politique américain.

Alexandre Marius Jacob et les travailleurs de la nuit :

De l’autre côté de l’océan et un siècle plus tôt, un cambrioleur anarchiste répondant au nom d’Alexandre Marius Jacob écumait avec ses complices les demeures luxueuses des riches bourgeois français. Méthodique, bravache et charismatique, le bougre dévalisa sans doute plus de trois cents nantis – qu’il considérait comme de bien plus fourbes détrousseurs, car protégés et même validés par la loi dans l’exercice de leur forfait – en trois ans, avant de se faire toper par la maréchaussée puis exiler durant vingt longues années en Guyane. Olivier Durie entreprend avec ce docu-fiction audacieux et enlevé de narrer la première partie de la vie du monte-en-l’air matois, celle où ce dernier était encore libre comme lui.

Commencé en 2008 et terminé tout juste l’année dernière, le projet subit moult chambardements avant de revêtir sa forme finale, une parure tout à fait originale et foisonnante d’idées qui lui confère un indéniable cachet. Débutant en 1957, trois ans après la mort du tire-laine militant, le film met en scène un obscur journaleux de la RTF s’obstinant malgré les réticences de sa rédaction à dresser le portrait de cet homme radical et indiscutablement romanesque. Mêlant images d’archive, montages visuels, dessins sobrement animés et reconstitutions singeant les défauts des caméras d’antan, le récit s’écoule avec une fluidité redoutable et une rafraichissante espièglerie, épaulée par une mise en musique aussi anachronique qu’efficace et un découpage trépidant dont les longues années de production ont sans nul doute contribué à parfaire la maturation. Le résultat est ludique et envoûtant – malgré une dernière partie qui tend à s’essouffler – et ne commet pas l’erreur de se vautrer dans le panégyrique édulcoré de tout détail sordide. Evacuant assez rapidement le parallèle avec Arsène Lupin dont Jacob serait supposément la source d’inspiration majeure, le film préfère au portrait d’un gentleman robin des bois celui d’un homme rétif à la traite et sans concession, qui suit certes un code moral et reverse une petite partie de ses butins à la cause anarchiste mais justifie avant tout son action par son refus de se ranger bien gentiment du côté des volés, quitte à répondre au vol par le vol, et à la tentative de coercition des forces de l’ordre par une volée de plomb. Rythmant régulièrement l’action, la lecture de ses écrits met en valeur un état de la société désespérément inégalitaire et injuste qui résonne tout aussi désespérément avec ce que nous vivons actuellement. Je n’ai d’ailleurs pu m’empêcher d’esquisser un sourire à l’écoute d’une harangue qu’il sert à son auditoire lors de son procès, où il fustige sans ménagement les profiteurs et les fainéants, sauf qu’au bout de l’index accusateur du cambrioleur on ne retrouve pas les mêmes coupables que ceux pointés par ce cher Jupiter…

A suivre très bientôt...

Guillaume

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