Extrême cinéma 2016

18 ans déjà ! C'est un sentiment étrange de se dire qu'on a tous un peu grandi (vieilli ?) au rythme annuel d'un festival devenu culte depuis une époque où le cinéma « bizarre » se vivait encore en marge, loin des circuits traditionnels. Si l'époque a bien changé, Extrême est toujours là, fidèle au poste, rendez-vous d'une tribu qui elle aussi a dépassé sa majorité depuis longtemps, réunie autour d'un florilège concocté avec soin par les indéfectibles Professeur Thibaut et Frank Lubet. Petite revue des festivités.

Étonnante découverte en guise de ciné-concert d'ouverture, avec Point ne tueras de Maurice Elvey, film de science-fiction britannique de 1921, un peu injustement comparé à Metropolis, et qui nous dépeint un monde futur (1995) séparé en deux continents antagonistes. Télévision interactive, tunnel sous la manche, terrorisme de masse, le film anticipe très justement bon nombre de concepts très contemporains, tout en restant sur une ligne moraliste bien de son époque.

L'invité d'honneur par excellence, c'était bien sûr Frank Henenlotter, reçu pour la troisième fois à la Cinémathèque de Toulouse, et devenu une sorte de parrain symbolique du festival. Il faut dire que le « dernier cinéaste d'exploitation vivant » (dixit Professeur T.) témoigne d'une vitalité peu commune, comme en attestent ses deux derniers projets : Chasing Banksy (2015), une comédie particulièrement alerte où un groupe de jeunes artistes fauchés décident de devenir riches en volant une œuvre d'un des fondateurs du street art, et un documentaire encore non finalisé projeté sous le titre Rough Cut, consacré au dessinateur de fanzine Mike Diana. Deux films complémentaires dans lesquels Henenlotter dresse le portrait satyrique d'une certaine Amérique, celle de l'art contemporain pour le premier et celle, moins souriante, du puritanisme sudiste pour le second, qui raconte l'histoire d'une des plus abjectes (et méconnues) entreprises de censure jamais vues au pays de l'oncle Sam. Diana fut en effet le premier (et espérons le dernier) artiste à écoper d'une peine de trois ans de prison ferme en 1994 pour un comics à tirage confidentiel dont le contenu fut jugé obscène par les tribunaux. En présence de ce dernier, mais aussi de l'acteur, producteur et scénariste Anthony Sneed et du créateur d'effets spéciaux Gabe Bartalos, Henenlotter nous a offert un sacré numéro, notamment au cours d'une interview hilarante où la pauvre traductrice ne savait plus quoi faire pour édulcorer les « blow job » et autres termes hauts en couleurs. On ne se refait pas.

Autre invité de marque, Eric Valette a tenu, pour sa « carte noire », à présenter non ses propres films mais ceux des autres, en l'occurrence deux perles méconnues : L'Homme de la loi de Michael Winner (1971), western crépusculaire où Burt Lancaster extermine sans remords une population entière au nom d'une justice aussi meurtrière que le crime qu'elle est sensée combattre, et Le Piège infernal de Michael Apted (1977), polar déviant et stylé où Stacy Keach incarne l'inspecteur le plus looser de toute l'histoire du cinéma, alcoolique et souffre-douleur jusqu'au masochisme, à la recherche d'une bande de malfaiteurs à peine moins bras-cassés que lui. Le thriller britannique est mis à l'honneur cette année avec la redécouverte tardive de deux autres raretés : le glaçant The Offence (1972) de Sidney Lumet, échec monumental à sa sortie où Sean Connery incarne le rôle le plus borderline de sa carrière, en flic dangereusement proche du psychopathe qu'il pourchasse, rappelant la performance de Tony Curtis dans L'Etrangleur de Boston ; autre film maudit, La Panthère noire de Ian Merrick (1977), dont le titre peu évocateur ne doit pas dissimuler qu'il s'agit sans doute d'un des plus grands films criminels jamais tournés, retraçant l'authentique histoire de Donald Nielson, un ancien militaire qui, pour l'argent et la reconnaissance sociale, assassina froidement des employés de bureaux de poste avant de commettre un kidnapping qui choqua le pays tout entier. Deux plongées dans l'Angleterre sinistre des seventies, à réhabiliter d'urgence. Le cinéma japonais s'invite également avec deux classiques de Nobuo Nakagawa, jamais sortis en DVD chez nous. L'Enfer (1960), titre mythique pour les aficionados, marque l'apogée d'une esthétique flamboyante, onirique et baroque, à mi-chemin entre le surréalisme, Roger Corman et Mario Bava. Pourquoi alors ne nous a-t-il guère emballé ? Peut-être parce que 1h40 d'hystérie continue, c'est long, même avec des images sublimes...

Après toutes ces horreurs, rien de tel qu'un bon film de cul pour se détendre ! On ne présente plus Gorge profonde de Gerard Damiano (1972), deuxième porno hard à sortir sur le sol américain, où Linda Lovelace se découvre un clitoris au fond du gosier. Scabreux et hilarant (même en connaissance du contexte du tournage, qui en fit un objet des plus controversés), il constitue en tout cas l'occasion rare de voir dans une cinémathèque des pipes en gros plan sur écran géant. Comme dit le générique, « Deep throat to you all ». Toujours dans la thématique « Vagina Superstar », Le Sexe qui chante de Tom Desimone (1977) est une comédie graveleuse où une jolie coiffeuse voit son vagin se mettre à parler (avec un savoureux accent parisien dans la VF) et à pousser la chansonnette, faisant de sa détentrice une vedette internationale. Sympathique et rigolo, avec un petite touche de mélancolie à la fin. Mais là où on aborde du lourd, du vraiment très costaud, c'est avec Thundercrack ! (1975). Précédé d'une petite rétrospective des courts-métrages des frères Kuchar (Hold Me While I'm Naked et Eclipse of the Sun Virgin, tous deux présentés par la documentariste Marie Losier), le film fleuve de Curt McDowell est tout simplement inénarrable, à la fois porno hard (homo ET hétéro, par dessus le marché...), bande d'horreur teintée de gothique sudiste à la Tenessee Williams, comédie surréaliste (une maison assiégée par des animaux de cirque, une histoire d'amour entre un homme et une guenon) et objet d'art post-moderne annonçant le travail de Guy Maddin. Projeté dans une copie numérique de 2h38 (avec un interlude musical de dix minutes au milieu), Thundercrack ! était sans problème le film le plus « Extrême » du festival, une authentique expérience à vivre en salle, impérativement.

Et les enfants dans tout ça ? On a aussi pensé à eux avec Batman, pas celui de Tim Burton ou de Christopher Nolan, non, celui de Leslie H. Martinson (1966), adapté de la série télé des sixties, monument de kitch parfaitement assumé qui offre un spectacle aussi réjouissant que léger. On termine notre tour d'horizon avec la compétition des courts-métrages sélectionnés comme à chaque fois par Benjamin Leroy de Hallucinations Collectives. Nos deux coups de cœurs personnels : Decorado de Alberto Vazquez, dessin animé où un petit ours dépressif s'interroge sur la réalité du monde enfantin qui l'entoure et Le Plombier de Xavier Seron et Méryl Fortunat-Rossi, comédie bien grinçante sur le quotidien d'un groupe de doubleurs de films pornos. « Bonjour ! Vous avez demandé un plombier ? ». C'est sur cette phrase pleine de poésie que nous concluons. Félicitations, les gars, et à l'année prochaine !

Sébastien

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