Dom Juan & Sganarelle

ARTE offre de nouveau à un réalisateur sa lecture filmée d'une pièce à l'affiche de la Comédie Française. Les règles sont les mêmes que pour Valeria Bruni Tedeschi, Valérie Donzelli et Arnaud Desplechin : garder à l'écran la distribution sur scène, ne pas changer le texte, ne pas dépasser 100 minutes. Il va de soi que des coupes sont donc indiscutables, à moins d'avoir un résultat façon Antoine de Caunes, mode Rapido. Il n'y a pas que des contraintes : le texte peut être attribué à un autre personnage, changer de scène.

Vincent Macaigne concentre donc son film sur la relation entre Dom Juam et Sganarelle, respectivement interprétés par Loïc Corbery et Serge Bagdassarian. Si le lien maître/valet est toujours présent, le domestique qui amenait le rire fait place ici à un ami dévoué, allant jusqu'à aider Dom Juan à enterrer un corps (celui du Commandeur) dans la forêt sans poser de questions. Face à lui, Loïc Corbery est un Dom Juan plus en révolte et suicidaire que séducteur.

Pour ceux qui seraient déjà choqués par les lignes qu'ils viennent de lire ou par la bande annonce,  je rappellerais les mots de Michel Piccoli lors du tournage à Versailles d'une grande émission dramatique filmique, comme le dit le journaliste, qui a vraiment du mal à concevoir que le Dom Juan de Bluwal puisse porter un costume d'époque, mais pas de l'époque de Molière : « Dom Juan est une pièce au sujet éternel, pourquoi ne pas le rapprocher de notre époque pour qu'il soit plus proche de nous ? Ce n'est pas du tout une entrave à la pensée de Molière. Quand Jouvet répétait Molière, on lui disait souvent « Molière a peut-être pensé que... » et Jouvet disait « Pourquoi, tu lui as téléphoné ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? » On est très fidèle à Molière au contraire. Ce n'est pas parce qu'on chamboule un peu les chefs-d’œuvre qu'on ne les aime pas, bien au contraire. »

Merci Monsieur Piccoli. Poursuivons. Si la pièce de Molière appartient au registre des comédies, cette lecture tragique ne lui fait pas offense, car Dom Juan reste en inadéquation avec le monde qui l'entoure : il est toujours en fuite, jusqu'à provoquer et courir après sa mort. Le partouzeur du Lutecia correspond au libertin riche et décadent du texte ; les paysans qui n'avaient pas les mêmes codes, ni le même rang que lui sont devenus des malades d'un hôpital psychiatrique. La religion reste présente, de l'enterrement du Commandeur ici prêtre jusqu'aux écritures sur la chair.

Même si les coupes du textes ont été inévitables, le film n'est pas bavard. Il faut attendre la neuvième minute pour entendre les premiers mots. Le Don Giovanni de Mozart se mêle aisément aux sons techno, ainsi que la Marseillaise qui ponctue à quatre reprises le film, dont une fois chantée par le père de Dom Juan, Dom Louis, ici militaire. Je dois avouer que la confrontation père/fils répond ici à mes attentes. Dans le texte, Dom Juan lance un « Mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils » après le départ de son père. Dans la lecture de Bluwal, Michel Piccoli lui courrait après, et le clamait du haut des escaliers. Ici, Vincent Macaigne va plus loin avec un face-à-face, réjouissance que j'espérais.

Les errances du duo Dom Juan et Sagnarelle conviennent au monde de la nuit, et la mise en scène regorge de petites idées, simples et efficaces : la vitre pour le baiser interdit avec Mathurine, la reconnaissance de l’ennemi par une photo reçue sur l'Iphone etc. Quant à la mort de Dom Juan causée par la statue du Commandeur (qui m'avait bien foutu la trouille !), elle est ici bien différente, mais dépeint parfaitement la fidélité de Sganarelle pour son ami. Sur les marches de l'Odéon, Vincent Macaigne filme les passants parisiens silencieux assistant à cette scène comme le ferait un public au théâtre.

Dom Juan & Sganarelle de Vincent Macaigne est une lecture singulière et fidèle du texte de Molière. La radicalité des personnages n'empêche pas Loïc Corbery et Serge Bagdassarian de proposer une interprétation à fleur de peau. Pari donc réussi tant sur le parti pris retenu que sur les interprétations. Quant aux sceptiques, voyez-le, on en parle après avec plaisir.

Carine Trenteun

Dom Juan & Sganarelle
de Vincent Macaigne,
avec Loïc Corbery de la Comédie Française, et Serge Bagdassarian de la Comédie Française itou, et plein d'autres du Français.
Diffusion sur ARTE, jeudi 5 mai, à 22H50.
Voici le replay :

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