Absolutely no pain in the ass - Bruce La Bruce en trois films fondateurs

LA Cruising :

Diva divaguante assise, agacée et langoureuse, à l'arrière de sa limousine se coulant le long de Santa Monica Boulevard, Bruce la Bruce nous entraîne dans une chasse au mâle érudite et clinquante, une croisière de la drague de bout en bout péniblement délicieuse.
Icône arty gay des '90 débutantes, Bruce La Bruce, Petit Poucet pornographe, sème sur son parcours de Toronto à L.A. les cailloux blancs plus ou moins toxiques et délirants de ses expérimentations visuelles, et on y trouve des pépites. Entre quête ontologique et chasse sexuelle, fellations et sodomies, piercings, têtes rasées et baby face, trois films donnent le ton de son ambition : interroger la transgressivité de la pornographie gay poussée à la pointe de sa radicalité, la fusionner à la recherche plastique du cinéma expérimental et documenter sans complaisance les milieux traversés par son regard quasi anthropologique.
Soient donc deux univers dans lesquels déployer son inventivité et son questionnement : la petite communauté arty chic de NY ou de Toronto, et le milieu gay de la pornographie et de la prostitution de rue à LA; au-delà du choc climatique qui noie les films du nord sous la lumière de brume d'un noir et blanc grisâtre et « guymaddinienn » à souhait, quand les films californiens éclatent de la lumière diaprée qui paillette le monde, on voit bien ce que ces deux univers ont en commun : les corps, évidemment, sous toutes les coutures (au sens propre et figuré), le goût de l'expérimentation, la fabrication de figures icôniques, le recyclage d'une culture européenne académique, assumée et métabolisée (Godard et Truffaut se baladent volontiers avec Antonioni et Fellini dans les back-rooms du cinéma de Bruce),un sens mégalomaniaque du sacrifice, un goût de soi jusqu'au martyre et un potentiel d'agacement qui va du dérisoire au pathétique. C'est dans cette niche que Bruce la Bruce va installer son talent agressif et ambigu. Roublard et suréduqué, nourri de culture européenne, il applique les maximes du pragmatisme commercial à l'anglo-saxonne. Bruce tombe amoureux ? L'élu de son coeur sera la vedette de son film. Mais il filmera alors son baby-face du moment avec le soin jaloux du plasticien construisant son image animée selon une nécessité formelle, improbable Kenneth Anger des années grunge. Ainsi surgissent des objets hybrides, des fellations en (très) gros plans, des plans fixes mélancoliques, en super-8 ou en 35 mm, du son décalé, du flou et du clinquant. Car il s'agit de rendre la pornographie cinématographique, et le cinéma profitable. Echange de bons procédés entre industrie du divertissement et recherche esthétique, métaphorisé par la prostitution : de l'argent contre un morceau de corps, un peu de temps, une idée, une forme, voilà la transaction à laquelle nous convie le travail de Bruce la Bruce. “No Skin Off My Ass” (1991), “Super 8 1/2″ (1994) , “Hustler White” (1996) : en trois films, trois citations et trois gros plans, pour ne pas oublier que le cinéma est essentiellement rétinien.

No skin off my ass – Altman cover « comment échapper à la solitude ? ».

Enfermer un inconnu, Klaus von Brücker,  rencontré dans un parc, dans une chambre d'ami et assister à sa disparition. Le synopsis de ce film se déroule sur fond de « Deutschland über alles » chanté par Nico pendant que le Prince Charmant au crâne rasé, muet et minimalement vêtu de cuir clouté est attaché, laisse au cou, pour lècher les chiottes à  quatre pattes avec délectation.
Une grande sœur déssalée qui pousse son petit frère dans les bras d'un homme, l'affirmation audacieuse que, vraiment, le crâne rasé c'est « the ultimate hairdo » : Bruce ouvre les années '90 et sa production de longs métrages avec l'élégance de la nouvelle vague et la liberté insolente d'un dragueur de trottoirs. On le suit, le chemin vers L.A. ne fait que commencer.

Super 8 1/2 – Fellini cover « pourquoi faire ce film ? »

Conçu comme une autobiographie citationnelle légèrement irrritante, dans laquelle cependant le sens de l'humour désamorce la colère naissante du spectateur, ce film, dans un pur exercice de mise en abyme, offre à l'image les doutes, le peurs, les fatigues d'un réalisateur porno aux ambitions frustrées – Bruce en personne. La référence explicite du titre au film de Fellini ouvre une série de citations visuelles et scénaristiques, qui contrastent brillamment avec l'univers plastique de la pornographie gay énervée, et contribuent à la drôlerie et à la (relative) profondeur du propos.
Dans son studio aux murs tapissés de papier d'alu, allongé sur son lit aux draps transparents de film plastique moulant en gros plan le fessier impeccable de son amant (Nicholas Davies
 alias Klaus von Brücker), passent Elizabeth Taylor au volant d'une voiture qui s'envole et retombe sur le toit, Andy Warhol en deux dimensions sur une affiche, ou en trois dimensions et en colère, avec un soupçon de Marylin dans la voix, répondant énervé et suicidaire à des journalistes déconcertés « Vous ne voyez pas que je suis épuisé ? » dans une scène d'interview, les sœurs Friday (Jane and Wednesday !...) traquées dans un cimetière bucolique par l'objectif de la réalisatrice Googie, entre Blow Up et la Nuit des Morts-vivants.
La force des images porno tournées par une caméra sans maître, les détails surexposés, floutés, décadrés, les témoignages face caméra façon docus kitsch d'Hollywood, évoquant dans l'univers des '90 Jonathan Caouette et Xavier Dolan, le surjeu de la féminité queer, jeans déchirés et bagues tête de mort, T-shirt résille et chaînes en sautoir avec pendentifs de clés : avalanche visuelle, regard aiguisé, posture insupportable. On l'adore, ce réalisateur blonde vénitienne, surtout quand il traîne des pieds, et nous indique qu'aujourd'hui, il se sent tellement  Joy Division.

Hustler White - « Tu t'es cogné la tête au bord du jacuzzi »

Sélectionné au FestivalSundance en 1996, devenu culte, Hustler White montre un Bruce qui se rêve en Kenneth Anger (rebaptisé Jürgen) entamant un parcours anthropologique sur lequel il croise un sculptural Monty Ward,( Tony Ward rescapé d'un mariage avec Madonna).
LA, Santa Monica Bd, ce sont de grands rouquins à face de bébé, body-buildés et tatoués servant des cultes fétichistes variés à l'infini des clients en maraude sur ce Strand des coeurs perdus. Cagoules, ceintures cloutées, strings de cuir cloutés d'acier inoxydable (on l'espère), fanzines spécialisés (« amputee times » est particulièrement réussi), tous les accessoires, toutes les fanfreluches de ce monde queer, gay, porno, trash, etc,etc… pourraient n'être que des clins d'oeil faciles à un public conquis, des connivences creuses et racoleuses. Mais ce serait oublier le pied coupé en direct lors d'un accident de voiture stupide, le vieux beau qui se prend pour un mannequin de Versace et pleure d'extase en se faisant martyriser dans des rituels SM particulièrement techniques,  la redéfinition radicale du Black Power, la bande son impeccable, les palmiers et le balladeur-cassettes en plastique multicolore ; ce serait ignorer la référence très affirmée et très convaincante à « What happened to baby Jane » et au « Sunset Boulevard », nier le bouleversant visage en gros plan d'un entrepreneur de pompes funèbres trans, métamorphosé en rousse volcanique aux paupières vert métal, la splendeur de la lumière et de la couleur irradiant les peaux de ces corps qui, somme toute, racontent une histoire d'amour. Avant de sombrer dans la métaphore zombifiante et gérontophile, Bruce offre une échappée sur la radicalité du sexe et du désir. Encore une fois, on le suit.

Auteur : Bruce la Bruce
Titres : No skin off my ass ; Super 8 and 1/2 ; Hustler White.
Rubrique : - Super 8 1/2, quand les enfants ne sont pas encore au lit, c'est aussi ça
                  -  les T-shirts de Bruce/les T-shirts de Bruce/les T-shirts de Bruce/

En résumé : pour ceux qui ont la flemme de tout lire, voici en toutes lettres, les trois gros plans bonus : un cul magnifique emballé dans du cell-o-frais, une langue qui lèche la faïence des chiottes sur Deutschland über alles chanté par Nico, des taches de rousseur sur une main baguée aux très aristocratiques doigts effilés. Allez, c'est parti pour une séance de cruising sur le web. Les images existent, vous pouvez les trouver ! Nice Ride !

Anna

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon