Bilan 2015

Ce qui est étonnant avec les bilans, c'est qu'en vieillissant je m'enthousiasme de moins en moins sur ce qui a été fait, vu et entendu. Pourtant, chaque année je repars avec quantité d'étoiles pleins les yeux et d'espérances accrochées dans ma besace à l'annonce de ce qui va se faire pendant l'année à venir. Je me retrouve donc avec un constat un peu blasé de l'année passée tout en me disant que celle qui arrive sera de bien meilleure qualité. Faire ce bilan aide égoïstement ma conscience névrosée qui a besoin de tout répertorier et cataloguer mais permet aussi aux lecteurs de voir s'ils ont éventuellement loupé quelque chose. C'était aussi l'occasion rêvée de se présenter via une liste qui résume assez bien qui je suis et ce sur quoi je risque d'écrire dans le futur. Les listes n'étant pas forcément agréables à lire ou parcourir, souvent indigestes, j'ai décidé de gratter par dessus histoire d'expliquer certains choix. Je diviserai ce bilan en fonction de ce que j'ai écouté, vu, lu et je finirais par ce que j'attends pour l'année déjà entamée.

Mes oreilles

Ce qui a pu être étonnant avec l'année 2015, c'est que c'est probablement l'année où j'ai acheté le moins de galettes hardcore de ma vie. Je m'enthousiasme normalement chaque année sur une ou deux sorties issues de la scène punk, héritier de Black flag et consort en bon adolescent qui ne lâche pas les disques avec lesquels il a grandi. Pourtant cette année aura largement été pauvre de ce côté là pour moi. Je vous invite d'ailleurs à me contacter si j'ai loupé quelque chose de notable, cela m'aiderait grandement.

La palme de cette année reviendra probablement du côté de Galakthorroe (bastion allemand de Mr et Mme Haus Arafna) qui nous a gratifié d'une nouvelle perle de November Növelet : The World in devotion. Le projet est la suite directe d'Haus Arafna depuis leurs débuts. Ils ont repris leur propre flambeau en délaissant les agressions power electronics pour livrer une mouture clinique, sensuelle aux influences new wave avec des morceaux électroniques à fleur de peau. L'agression passée prend un tout nouveau visage avec le côté aseptisé et une version finale d'un blanc glaçant, le tout saupoudré d'effets lunaires. Chaque nouvelle livraison repousse les évasions mélodiques avec une production et un son unique au groupe et au label . Un néant cosmique bienveillant, un cocon hospitalier revigorant .

Une année avec une nouvelle galette de The prodigy : The day is my enemy est toujours une année mémorable, du moins pour moi. Le groupe mélange allégrement depuis ses débuts rave music, bass music, énergie et feeling rock avec des instrumentations pachydermiques tout en réussissant le tour de force depuis the fat of the land de nous livrer des disques jamais surannées dans un genre où les sons se font rapidement vieillissants. On mettra un bémol sur Always outnumbred, never outgunned qui n'a jamais atteint la puissance des autres albums probablement à cause du choix des claviers bien moins volumineux. En tout cas, la version actuelle de The Prodigy est toujours aussi jouissive et sa non intégration dans une scène quelconque tout en laissant ses suiveurs à la ramasse à chaque album laisse dubitatif.

Dernière réelle baffe, le retour d' Oneohtrix Point Never avec Garden Of Delete confirme les espoirs qu'on avait mis dans le monsieur. Bric à brac fouillé d'assemblage de post music, le garçon réussit à reprendre son héritage Coil en main au travers de ses pérégrinations de la machine. Hautement consistant, hautement narcotique et surtout hautement travaillé et fouillé, le dernier disque d'OPN est plus qu'indispensable, il est probablement le disque de musique corporelle le plus marquant de cette année.

 Pour continuer, deux rééditions qui ont marqué cette année avec le coffret Swans White light from the mouth of the infinity / Love of life et Mogwai Central Belters. Michael Gira nous permet de remettre la main sur des galettes que nous n'avions pas, en plus de nous gratifier de nouveaux albums dantesques et labyrinthiques depuis 5 ans suite à la reformation du projet. Un beau coffret qui réunit les deux albums rock/heavenly des Swans, probablement pas les meilleurs (surtout pour Love of life) mais tout de même marquants vu qu'ils ont influencé la fin de la première mouture des Swans.

 Du côté de Mogwai, le groupe Ecossais hispter de post rock mythique fête ses 20 ans avec une sorte de best of 4 LP assez cohérent, qui repasse sur les plus grands moments de gloire de leur discographie, BO de film et EP confondus. J'ai beau être critique sur les best of, surtout pour un groupe que j'ai pu autant critiquer ces dernières années, cet objet m'a réconcilié avec le groupe et m'a rappelé leurs heures de gloire, une époque ou je m'enthousiasmais un peu trop sur eux. Collectionite aigüe, bonjour.  

 

Je ne passerai pas à côté du diptyque qui a signé le retour de John Carpenter aux affaires musicales Lost Themes et Lost Themes remix. Max en a déjà parlé mieux que moi et le refera si vous lui demandez, et probablement mieux que moi, mais j'ai de mon côté préféré les remix aux originales. Autant je me suis largement ennuyé sur la galette de base, autant les réinterprétations m'ont fait énormément plaisir. Pourquoi me direz vous ? Probablement parce que les Oghr, Prurient, Black mass et Thirwell lui même (oui, Monsieur Foetus) ont réussi à capter l'essence rampante et glauque de la carrière musicale du réalisateur et à livrer des morceaux plus Carpenter que la compilation new wave de Carpenter lui-même.  

Du côté des éternels, qui continuent à parsemer mes étagères de sorties de manière régulière, j'ai eu un peu de retard sur le Snakes de Psychic TV (sorti fin 2014 si je ne me trompe pas). Je mettrais le Joyride de Der Blutharsch sur la même ligne tant ces groupes ne démordent plus de leur dernière ligne de conduite, qui ceci dit leur sied à merveille. Psychic TV continue ses pérégrinations dans le rock psyché 70's et les déballages tristes ou festifs héritier de tout un pan de la musique gang bang rock/psyché/kraut/industrielle. Genesis P Orridge est définitivement dans son créneau et dans son monde. Pour les comparses d'Albin Julius, je tends à croire qu'ils m'enverraient une pochette sans disque dedans, je continuerais à en faire les louanges. Toujours plus loin dans le krautrock mushroomisé, le groupe part en escapade sur la route 66 et ne nous lâche plus.

 Chez les géants, j'ai tourné (comme tout le monde) du côté du Blackstar de David Bowie. Autant je n'avais pas accroché au précédent, autant ce disque de post jazz au son très cosy et chaleureux dans un esprit Scott Walker a fait du bien. Bon vent à lui, il aura fini sa carrière remplie avec quelque chose s'approchant de ses meilleurs disques en terme qualitatif. Mention honorable à Sunn O))) et son Kannon qui revient aux fondements de sa musique après les collaborations avec Ulver et le pré cité Scott Walker. Deux moines et leurs infra basses, un très bon disque qui renoue avec l'esprit Flight of the behemoth.  Finalement, le dernier disque de Team Sleep (projet de Chino Moreno de Deftones) Woodstock Sessions vol.4 est une perle sucrée. Les messieurs avaient disparu après leur premier et unique disque pour s'éparpiller dans 150 projets achevés ou non. L’exutoire rock 80 de Chino nous livre une sorte de session live planifiée en petit comité où ils réinterprètent leur premier album de manière magistrale et beaucoup plus rock.

Mes yeux

Je ne suis sûrement pas le plus cinéaste auquel vous aurez à faire ici. D'ailleurs, mon année 2015 aura été consacrée à rattraper l'énorme retard de ma culture cinématographique, comme toutes les dernières années. J'ai quand même pu faire une pause dans ma mise à jour de temps en temps pour apprécier quelque chose d'actuel.

 J'ai tout d'abord pris une baffe visuelle et émotionnelle sur Réalité de Quentin Dupieux. Réalité est une réflexion sur le but même du cinéma, sur sa consistance et son inconsistance. Il semble que ce soit aussi le film le plus personnel de Dupieux, qui y intègre son questionnement le plus intrinsèque (son cinéma, le cinéma, les images). Retour après Wrong Cops à quelque chose de plus français avec Alain Chabat (et oui!) dans un rôle à couper le souffle avec une interprétation de main de maître. Poignant et absurde, lancinant avec cette musique de Glass qui nous serine tout du long.

 Côté français toujours, j'ai été touché par Valley of love avec Depardieu et Isabelle Huppert en couple déchiré par la mort de leur enfant, en pèlerinage sur ses traces et les leurs et par La loi du marché avec Vincent Lindon d'un réalisme poignant sur un sujet plus qu'humain. J'ai par contre été largement déçu par le dernier Gaspar Noé , Love qui suite au magnifique et trippant Enter the Void ne m'a laissé aucune saveur en bouche, autre que du foutre.  Côté international, en vrac Birdman et Sicario m'auront époustouflé au niveau thématique et réalisation pour l'un et visuel pour l'autre. Je laisse certains de mes collègues fournir de manière plus complète une section qu'ils maîtriseront sûrement mieux que moi.

 

Mon imaginaire

Après m'être rendu compte que ce découpage était aberrant, vu que je lisais aussi avec mes yeux, j'ai tenté de passer par l'issue de secours avec ce titre plus que discutable et réducteur pour désigner mes lectures de l'année. Une section un peu bâtarde qui plus est vu que je lis beaucoup de choses sans m’intéresser à leur dates de sortie, beaucoup de vieilleries et de classiques et au final peu de nouveautés, probablement car les étalages nouveautés des librairies et supermarchés du livre sont souvent un conglomérat de pitreries en tous genres. Je ne vais donc pas m'étaler sur ce que j'ai effectivement lu dans l'année, vu le temps que je passe à cette activité cela serait surfait. On pourrait faire un tour d'horizon de quelques nouveautés qui m'ont effectivement marqué.  

Tout d'abord, le duo de roman de Virginie Despentes, Vernon Subutex m'a procuré énormément de plaisir. On sent que le côté féminisant de sa littérature s'échappe un peu pour ne livrer que l'essence même du côté musical de la demoiselle, fan de rock. Un périple humain sous forme de faux polar, occasion de présenter une ribambelle de personnages hauts en couleurs dans une quête moderne touchante. Ça se dévore, et c'est bien mieux que Bye Bye Blondie. Deuxième roman, le 2084 ; la fin du monde de Boualem Sansal, qui s’intéresse de manière cette fois-ci crédible (s'il te plaît houellebecq, fous nous la paix) au turpitudes actuelles du monde occidental. Intelligent, poétique, personnel (l'histoire du monsieur est plutôt poignante) cet ouvrage est un des beaux romans de nos jours, hommage à Orwell.

Côté comics et bédé, j'en ai parcouru un amas si immense que je ne me souviens même plus de cette année en particulier. Mais un bilan sans aucun batman ne me collerait pas vraiment à la peau. Entre tous ceux que DC comics a réedité, sorti ou ressorti on notera le très chouette run de Paul Dini ancien auteur de l'animé que j'avais dévoré à l'époque et qui réinvente sa propre mythologie du dark knight. On notera la fin (Ouf, enfin) de Fables qui nous permet enfin de dédier notre porte monnaie à une autre série interminable de notre choix. En vrac, les réeditions de Preacher/Hellblazer de Garth Ennis, Transmetropolitan de Warren Ellis ou les Sandman de Neil Gaiman, ouvrages clés sur lesquels j'ai enfin pu jeter un œil. Mention spéciale et remerciement à Damien pour le Tyler Cross sorte de western moderne et immoral qui nous a gratifié récemment d'un deuxième tome toujours aussi beau.

Les attentes

Comme je le disais au début de ce bilan, ce qui rend l'exercice étrange, c'est que malgré pléthore de déceptions (qui ne se ressentent pas forcément à cette lecture suffisamment longue pour que je la nourrisse de haine et de regrets), j'en attends toujours autant pour l'année suivante. Côté musique, le label Rotorelief va continuer son archivage sur Sand avec un nouvel LP, His First Step. On aura droit à notre Der Blutharsch annuel, qui sera toujours aussi bon et probablement présent dans l'article de l'année prochaine, car je n'ai aucun discernement sur ce projet. Attente spéciale avec le prochain Aluk Todolo qui avait livré avec Occult Rock en 2014 ce qui représente à mes yeux le meilleur disque de la décennie tous genres confondus. Mélange de Kraut rock, noise rock, rock psychédélique, post black métal et sonorités industrielles, le groupe est ce qui correspond au plus à mon Graal moderne. Le disque est je crois déjà sorti à l'heure où je rédige ces lignes mais pas encore en version LP, que j'attendrais donc bien sagement.  Massive Attack nous est revenu avec un EP en ce début d'année, avec en prime le retour du knowle west boy, le fils prodigue Tricky qui en a eu probablement marre de se ridiculiser en solo sur sa dernière partie de carrière et qui accolé à Robert Del Nadja nous livre un des plus beaux morceaux de Massive Attack depuis mezzanine. L'EP est d'ailleurs excellent, j'en parlerai probablement plus longuement ici même. Quatre morceaux, un retour de ce rock dub occidental millimétré, avec pléthore d'invités. On attend de pied ferme un format long. Pour finir, 2016 serait l'année du retour de Tool (comme tous les ans d'ailleurs). Tout bilan et attente annuel contient de toute façon Tool, ne dérogeons pas a la règle. Le retour de Deftones est je crois aussi programmé. J'ai enfilé mes godasses, et j'attends le signal pour aller chercher les objets chez le dealer habituel. Bon début d'année à vous.

Bertrand
bertrandesp@gmail.com

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