2015, Année érotique ?

2015, année érotique ?

David et Michel

Si je prends l'année à rebours, et légèrement hors limites, c'est le 69 qui l'emporte.

Nombre sinueux, tête-à-queue fatal qui enleva dans ses courbes à la fois David Bowie et Michel Delpech, 69 ans tous les deux.

Rien de scandaleux dans ce rapprochement d'un Great Thin Duke, drapé des paillettes un rien vulgaires de la variété internationale, surproduite et décevante, mais cachant – si peu – sous cet encombrant vêtement l'impeccable coupe d'une matière sonore travaillée au scalpel ,acier allemand tendance Neu , avec le petit moustachu marchant dans la boue du Loir-et-Cher qui rêve de l'île de Wight.

De la Brit pop au Kraut rock, du glam à la dissonance délicieuse, des New-York dolls auxTalking Heads, on a tout dit de Bowie, surtout .

Pour Delpech, c'est plus flou. Mais pour moi, c'est l'enfance. "Le chasseur", bretzels et Pousse-Rapière à l'apéro, les sous-pulls qui grattent, la vie dans un camaïeu d'orange et de beige. Mais c'est aussi la route du folk. La guitare, la voix, les problèmes, la mélancolie de 18 heures le dimanche : cette mélodie-là, on peut la prendre comme une autoroute, et se retrouver sans savoir comment avec Neil Young et Bob Dylan, dans un pick-up roulant mollement sur l'asphalte infini d'une highway désertée.

Et si j'avais le temps, je raconterais aussi comment on peut atterrir au Texas et retrouver Calexico en cherchant Julien Clerc. Comment les trompettes-violons-tabadabadabada un peu emphatiques de "La Cavalerie" peuvent cesser d'être ridicules, quand on a 12 ans, et que oui, les arrangements omniprésents sont juste des trampolines émotionnels.

 

Jim, Sufjan et Kurt

Mais 2015, ce fut aussi autre chose. L'année de la mélancolie, la chanson trop connue des chagrins d'amour.

Sur la route du boulot, en larmes, coeur brisé ; Jim O' Rourke, Simple Songs. Il m'accompagne, de dos, avec une clope et un pull vert. Half life crisis, ritournelle, voix un peu agaçante sur le fil de la déglingue, envolée de violonnades furtives. All your love. Lyrisme. Un placard plein de vaisselle qui se casse la gueule. End of the road ?

 

So I just gotta ask

Just one time before you go, is that too much to ask?
Just one time before you go, is that too much to ask?
Just one time before you go, is that too much to ask of you?
To agree
A little thing for you
Would only take one moment to give to me

 

Sur la route du boulot, en larmes, mais ça va un peu mieux. "Carrie and Lowell" sont là pour me donner quelques leçons de vie : should have known better/death with dignity. Je me souviens que dans une envolée mystique dont il a le secret, Sufjan m'a révélé que pour toujours il était une créature portée par des mélodies inouïes, gracieuses et simples, s'élevant vers les cieux : I'm the christmas unicorn in a uniform made of gold.

 

Sur la route du boulot, en larmes, pas la force de prendre une douche. A peine de brosser mes dents. Kurt Vile - "B'lieve i'm going down". Motel de la luna, cactus-folk-jazzy-mariachi. La coolitude même. Pretty Pimpin comme un générique de Columbo ressuscité, le vent dans les palmiers, les bagnoles sur la Highway, encore. Et ce picking folk improbable. Cheveux gras, matin poisseux, soleil poudré. "I woke up this morning", furtive girl on drums. Guitare acide et roublarde, voix décalée, élégance fatiguée .

 

I woke up this morning

Didn’t recognize the man in the mirror

Then I laughed and I said, “Oh silly me, that’s just me”

Then I proceeded to brush some stranger’s teeth

But they were my teeth, and I was weightless

Just quivering like some leaf come in the window of a restroom
 

I couldn’t tell you what the hell it was supposed to mean
But it was a Monday, no, a Tuesday
No, a Wednesday, Thursday, Friday
Then Saturday came around
and I said
"Who’s this stupid clown blocking the bathroom sink?"

Une petite folie du matin, la ballade qui t'accompagne en traînant des pieds, comme une gamine boudeuse. Tu lui donnes la main, ça va vraiment mieux.

 

Courtney et George

Et puis ce fut l'été.

Sur la route des vacances, en larmes, impossible de trouver la mer. Alors je me suis inventé un coin, rien que pour moi. Une Australie, un éveil dans la terreur. L'Australie, une fête foraine à la Rob Zombie : il fait trop chaud, le soleil donne le cancer et fait briller le capitalisme débridé de mille feux ; ça donne le mal de vivre version énervée : les clowns sont méchants.

Courtney en sait quelque chose ; un reste de Riot girl dans ses débardeurs informes et ses mèches brunes à la va-comme-je -te pousse. Une force de la nature. Une gamine avec une âme de camionneur ; voix comme un avertisseur, puissance et tranquillité ; la hargne et la rage cachée juste sous le siège passager, dans la glacière avec les bières. Bref, les vacances.

Avec demi-tour à la mi-temps, basta la fury road. Il faut cette brèche béante au milieu du film pour supporter la laideur du début, abandonner les héros lamentables, baillonnés, enchaînés, grotesques ; pour laisser les filles agir et partir avec elles en quête d'une autre Amérique.

 

Noah, des pandas et un daim à peau de serpent. Christine et Virginie.

Panda bear. Tropic of cancer. On oublie la géographie. La nature chante toute seule ; les animaux, la cithare, la harpe. De l'eau, du vent, et une famille d'ours en satin. Une autre Australie. La mienne en tout cas. Née de l'Américana, peuplée de rêves enfantins et digitaux, une jungle de vibrations, des lianes aériennes qui font des noeuds mélodiques dans mes oreilles. Une forêt sonore épaisse, profonde, une Amazonie dépaysée au fond de laquelle un pur danseur fait ses mots croisés dans des vêtements qui bougent tout seuls.

Sur la fin du séjour, je croise Bradford, et sa peau de serpent ne me séduit pas. Un autre titre tourne en boucle dans mes neurones.

Pour me changer les idées, je traîne avec Vernon, de banc public en squatt puant. Rêves de scène, de sons, de fêtes dans le XX°, dernier arrondissement de Paris et dernier siècle romanesque. Elle m'étonne Virginie, avec son héros qui tourne balzacien sur la fin, toisant la capitale comme un cimetière, déjà...

 

Et puis c'est le mois de novembre.

Coeur brisé, en larmes, devant l'écran.

Novembre s'ouvre et se continue comme un immense cimetière.

Fat White Family. Festin décadent, fête des mères égratignée, leur concert interrompu du 13 novembre. Un an avant, main dans la main, au Point Ephémère, c'était l'amour champagne ! On avait dormi dans un hôtel tenu par les Chinois, entre hôtel de passe et hôtel de passe. Sous une sublime couverture décorée d'un dauphin.

Le punk satiné et insupportable de posture, le chic ultime de cette musique de teignes illettrées, fini. Main dans la main pour les écouter, fini. Novembre à Paris, fini.

On trouve toujours plus punk que soi, plus amoureux de la mort, plus dépourvu du moindre langage pour dire quoi que ce soit.

L'année file,vite.

 

Dans le noir, en larmes, devant l'écran, le grand. Il faut quitter Paris.

Detroit désaffecté, It follows – malédiction d'un amour en réseau – mention spéciale à la piscine, eau bleu néon soudain agitée de volutes écarlates – la mort surgit de n'importe où, à tout moment, avec le visage de n'importe qui.

Londres, Lille, Paul Dédalus, James Bond, dans des villes de brique, un labyrinthe de la mémoire,de très belles filles blondes, époque révolue. Je parcours d'autres cases pour encadrer le temps, et une autre ville. Tokyo.

 

Noël ?

Bien sûr.

En larmes, devant le sapin.

Mais les enfants courent autour de la table, l'apéro au champagne s'éternise, on parle, on râle, on s'engueule presque et on reprend des cacahuètes. Et tout à coup, elle est là, elle t'appelle.

"Just let it in...." : sussurée d'une voix douce et grave, la voix de 2016 qui arrive ; année érotique ? A voir...

Anna

Films :

Wake in fright, 1971, Ted Kotcheff
Mad Max Fury road, 2015, George Miller
It follows, 2015, David Robert Mitchell
Spectre, Sam Mendes, 2015
Trois souvenirs de ma jeunesse, Arnaud Desplechin, 2015
Star Wars, the force awakens, J.J. Abrams, 2015

Série télé :

Trepalium, Antarès Bassis et Sophie Hiet, Arte, 2016
 

Musiques :

Jim O'Rourke Simple Songs Drag City-Modulor, 2015
Sufjan Stevens Carrie and Lowell Asthmatic kitty records, 2015
Kurt Vile B'lieve I'm Going Down Beggars, 2015
Courtney Barnett Sometimes I sit and think and sometimes I just sit Marathon Artists – Pias, 2015
Panda Bear Panda Bear Meets the Grim Reaper Domino, 2015
Deerhunter Fading frontier 4AD, 2015
Fat White Family Songs for our mothers Fatpossum, 2015

Livres :

Vernon Subutex, I et II, Virginie Despentes, Gallimard
Un amour impossible, Christine Angot, Flammarion
Cette ville te tuera,Yoshihiro Tatsumi, Cornélius

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