Un Blanc de Mika Biermann

Légère noirceur du blanc (1)

Combinant la vision onirique et fantasmatique de la blancheur telle que l'a magistralement explorée Herman Melville dans Moby Dick, et le récit d'aventures légitimé par la technique du "manuscrit trouvé" sous le signe d'Edgar Poe et de son Gordon Pym, Un Blanc, le roman de Mika Bierman paru aux éditions Anacharsis retrace la chronique factice d'une expédition polaire. Le navire joliment baptisé Astrofant emporte à son bord des scientifiques, un cuistot, des matelots et le mécène qui finance le tout. Il s'agit bien sûr de rapporter des échantillons de faune et de roche, des relevés divers (température, pression...) pour comprendre les mécanismes de la vie dans cet Antarctique fascinant et terrifiant ; mais ce volet scientifique de l'expédition se double d'un projet plus inattendu : l'Astrofant et son équipage croiseront dans les eaux glacées à la toute fin de l'année 1999, et il est hors de question de ne pas célébrer avec faste le début du Troisième Millénaire. A cette fin, il est prévu que l'équipe tirera un feu d'artifice depuis le point exact du pôle Sud, à minuit, le 31 décembre.
De Hog Patier, le cuistot, nain et philosophe, au Dr Kora Pristine, naturaliste obèse et métaphysique qui porte des culottes à motifs de fraises des bois et trouve la rédemption par une immersion prolongée dans l'océan glacial, en passant par Arg Chant, le premier officier, et Adolfin Smith, le chef de l'expédition, les personnages prennent en charge le récit de cette dérive antarctique, parcours fatal jalonné d'embûches, semé de détritus et d'initiation brutales.

On comprend très vite que la dimension scientifique n'est pas ce qui intéresse l'auteur au premier chef : dès les premières pages en effet, une partie de l'équipe se retrouve abandonnée sur un iceberg instable et doit retourner à une animalité archaïque comme seule sauvegarde (hilarante, bien qu'un peu écoeurante, scène d'orgie d'oeufs de pingouins, mangés crus, à même la coquille, avec une préférence pour ceux dans lesquels le foetus est déjà formé), allant jusqu'à utiliser des rillettes en conserve comme écran total haute protection. Dès lors s'installe le délire, entre horreur pure et slapstick irrésistible (je recommande particulièrement la description agitée par le roulis d'une opération chirurgicale à haut risque et à haute teneur en alcool pratiquée sur un colosse russe atteint d'une balle dans le ventre). Les personnages à la dérive subissent la folie meurtrière d'un chef fanatisé aux yeux collés par le pus : à bord d'une chaloupe, misérablement flottant dans une malle métallique se remplissant d'eau glacée, chevauchant une fusée sans guide ou, comme le Dr Pristine, plongeant carrément dans le froid absolu d'une eau millénaire, tous les membres de cet équipage déjanté errent, tournent, voguent, rampent, perdent leurs sens et leur conscience dans la pure blancheur de la banquise bientôt souillée par leur passage.
Le style est aisé, les phrases brèves et efficaces laissent place à des envolées lyriques qui ouvrent la réflexion sur la Grande Nature, la science, la connaissance, le statut de l'humanité au regard du cosmos infini et, bien sûr, sur le lien qui unit les hommes entre eux. Les personnages typisés grâce à la narration chorale et à la technique du manuscrit trouvé donnent chair à une métaphysique du froid   qui trouve une résolution paradoxale dans le relatif pessimisme du dénouement : à quoi bon être sauvé ?  La question se pose dans un épilogue bref et désarçonnant.

Entre Moby Dick donc, pour la blancheur et le sens de la quête, Edgar Poe pour le manuscrit trouvé contenant le récit d'aventures inouïes, et Daniel Defoë pour l'isolement et le génie de la bricole en milieu hostile, Un Blanc constitue à l'évidence une réflexion sur le récit d'aventures, une analyse littéraire en acte, en délire et en drôlerie.

Anna

Auteur : Mika Biermann
Titre : Un Blanc
Editeur : Anacharsis
Rubrique : récit d'aventure, found footage, feu d'artifice, monochrome gastronomie de l'extrême, "man is the warmest place to hide"
Bonus track : des tas d'idées menu hyper-inventives pour qui est coincé dans une étroite cambuse et souffe du manque de ravitaillement, exemple page 32 et 33: "Au souper : un excellent potage, des succulentes et fondantes côtelettes de veau panées, une bouillie, des pommes cuites." ; "... le dîner de demain : potage, volaille, petits pots à la vanille, pommes cuites" (oui, il y a souvent des pommes cuites, je pense que c'est pour éviter le scorbut. Sur un bateau comme dans la vie, c'est une sale maladie.) Et je vous laisse découvrir ce consommé de volailles au blanc d'oeuf coagulé en longs fils... du blanc d'oeuf, vraiment ??? (private joke pour les gens de bon goût qui se plongeront dans ce récit).

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