The Wrong Case de James Crumley

"Nos corps nous trahissent sans arrêt. En proie à un chagrin et à un égarement qui devraient contribuer à le figer, notre coeur continue à vaquer à son devoir commme si de rien n'était."

Croyant suivre la piste refroidie d'un jeune homme suicidé (Lawrence Duffy) Milton (Milo) Milodragovitch remonte le courant de sa vie ; bien qu'il n'ait pas encore 40 ans, il est aussi usé qu'un 4x4 hors d'âge, calandre rouillée et suspensions à lames n'attendant que la première ornière pour craquer.

Misfit, déclassé, hors de propos, c'est ce qui le décrit le mieux. Réfugié dans son bureau pouilleux, pieds sur la table et bouteille de Bourbon dans le tiroir (Crumley ne craint ni les clichés ni les redites, et il a bien raison : ses épaules sont assez larges pour ça) il contemple un coucher de soleil lyrique, qui évoque la splendeur passée de sa famille dont ne lui restent que des lambeaux (l'immeuble dans lequel se trouve le bureau, vieillissant mais offrant une vue imprenable sur la montagne) et des frustrations (sa maman a décidé et inscrit dans son testament qu'il ne pourrait toucher l'héritage qui lui revient qu'une fois passé son cinquante-troisième anniversaire...). En attendant l'oisiveté rythmée par les parties de pêche, les beuveries dans des bars miteux et les méditations pascaliennes sur le sens de la vie et la réalité du monde, Milo Miloragovitch mène des enquêtes. Ou plutôt se fait mener par elles.

The Wrong Case (Fausse Piste) ouvre la série de trois romans que James Crumley consacre à ce privé ultra-référencé au premier abord. Ce personnage du "Private Eye" est évidemment une brique de la culture des Etats-Unis, le roman populaire, le cinéma et la bande dessinée en ont fait un inusable argument de vente, creusant le cliché parfois jusqu'au sublime.

Car là est la force du privé : ni policier (bien que Milo ait quelque temps porté l'uniforme de la corruption), ni malfrat (bien que là aussi, Milo ait parfois des glissements irrésistibles), ni riche ni pauvre, alcoolique sans être une totale épave, séducteur en se tenant aussi loin que possible du Don Juan trop aisément identifiable, anar libertaire n'hésitant pas à imposer ses vues à coup de pied, de poing, de tête ou de fusil, bourreau des coeurs et midinette ultra-émotive, il n'est nulle part. Il n'est pas là, il s'échappe et échappe à toute les déterminations qui devraient peser sur lui.

Dès ce premier roman, Milo est hors-jeu, comme le titre le laisse supposer : embauché par la belle Helen Duffy, rouquine décoiffante, pour retrouver son frère, il court de fausses pistes en chausse-trappes, d'amitiés trahies en fracassantes rencontres nocturnes, de cuite en cuite et de déprime en désillusion. Il croit avoir affaire à des durs de durs, caïds de la maffia italienne, trafiquants de drogue (on est en 1975, les choses commencent à se corser) et s'aperçoit que les personnages les plus coriaces à se mettre en travers de son chemin déjà bien sinueux, ce sont les filles. Une galerie de femmes à qui on ne la fait pas, depuis Mamma D., énorme et minuscule patronne de bar, capable de démonter un quartier à coups de revolver à canon court, jusqu'à la mère d'Helen Duffy, glaçante d'élégance et de folie assumée, en passant par Mindy, très jeune fille "on the road", toute en futilité un peu cradingue, capable d'éclairs de lucidité et de tendresse qui laissent Milo K.O :

" - Hé, vieux , sois pas triste, d'accord? Vous, les hommes plus âgés des fois,  vous savez, vous devenez tristes après. J'aime pas rendre les gens que je baise tristes, dit-elle d'un air aussi esseulé qu'une pluie fine sur des pins impassibles, d'accord?
- Tu ne me rends pas triste, dis-je en me retenant de lui dire que la jeunesse était parfois plus triste que l'âge mûr, en me retenant de lui dire qu'elle me faisait me sentir vieux, plus vieux que les montagnes, plus érodé que les ravines qui serpentaient sur les versants grillés par le soleil. C'est une trop belle journée pour être triste.
- Super, dit-elle d'une voix triste.
Je la portai dans mes bras, elle était légère comme un petit fagot sec. Elle sentait le soleil et la roche, ses membres étaient lisses et souples comme des badines de bois vert, et sa bouche sur la mienne, chaude et prévenante, douce comme un duvet, enfonça un pieu dans mon coeur fatigué. J'eus envie de rompre le charme, d'aller nous jeter dans le ruisseau, de crier et de nous éclabousser joyeusement, de trouver une ironie facile qui m'aide à résister, mais le charme se maintint.
 -Tu pleures, espèce de vieux schnock, murmura-t-elle doucement.
- Je dois avoir trop bu.
- Tu pleures.
- Ouais, mais je ne suis pas triste.
"

Ce sont elles qui donnent chair et sens à une intrigue erratique, au fil des monologues intérieurs de celui dont on ne sait, donc, s'il mène ou s'il suit son enquête. Parcours de rédemption et de pardon, The Wrong Case confronte aussi l'Amérique de La Chevauchée Fantastique à celle de Zabriskie Point ; la contre-culture et le monde hippie font leur apparition dans le paysage de Meriwether, Montana, et ce n'est pas toujours drôle, même si c'est souvent hilarant (je recommande particulièrement la visite à la "Ferme Porcine de la Lumière Divine", avec toutes ces majuscules, vraiment, c'est un pur moment....) : le monde d'autrefois, fantasmé notamment dans les récits familiaux de Milo (le suicide du père, le comportement héroïque du grand-père lors d'une attaque de diligence et son ascension fulgurante dans la petite ville) accueille le monde à  la dérive de la modernité. La scène inaugurale métaphorise magistralement cette construction : le héros assiste du haut de la tour où se trouve son bureau à un vol à la tire, qui entraîne un accident de la route au cours duquel le pickpocket se fait écraser, et où apparaît sur le trottoir, Helen, la femme qui ne tardera pas à monter l'escalier qui mène jusqu'à Milo, pour le meilleur et pour le pire. Tout est là dès le début, il suffit de savoir regarder : "Lorsque le feu passa au rouge, elle descendit du trottoir en titubant légèrement, brisant ainsi le sortilège. Je me remis à mon bureau, bus un nouveau wiskey, et ouvris un yaourt aux myrtilles. Je surveille ma ligne. Je ne voudrais pas passer pour un ivrogne."

Il est facile de comprendre que le ver est dans le fruit, dès le début...jamais un yaourt aux myrtilles n'a fait maigrir un ivrogne bedonnant. Encore heureux!

NB : Gallmeister dans sa parfaite politique de découverte du Nouveau-Monde ajoute une traduction inédite et des illustrations qui ponctuent la lecture avec un air d'enfance. Et c'est bien....

Anna

Fiche technique :

Auteur : James Crumley
Titre : The Wrong Case (Fausse Piste)
Editeur : Gallmeister
Première parution : 1975

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